Traverser le lac à la course... de nuit!

CHRONIQUE / Samedi, 52 coureurs ont tenté de traverser le lac Saint-Jean à la course. Un défi de fou qui, à travers les difficultés, m’a permis de vivre une expérience unique et de sortir de ma zone de confort.

« Traverser le lac Saint-Jean à la course, c’est une idée de fou ça », telle a été la réaction de Jean-Charles Fortin quand Éric Paquet, un ultramarathonien et enseignant au Cégep de Jonquière, lui a lancé l’idée il y a quelques années. Mais il manquait encore une étincelle pour que le projet ne se concrétise.

Cette étincelle a jailli lorsque David Lecointre a dit qu’il voulait rendre les infrastructures installées pour la Traversée du lac à vélo disponibles à d’autres promoteurs qui voulaient développer des projets.

Traverser un lac gelé ne semblait pas être un défi assez spécial, car la course serait encore plus grandiose si elle commençait à la tombée du jour, pour se conclure sous les étoiles. C’est ainsi qu’est née la première course au monde proposant la traversée d’un lac gelé la nuit (le Baïkal Ice Marathon offre une course de 42 kilomètres sur le lac Baïkal, en Russie).

Après avoir fait un projet pilote avec une douzaine de coureurs l’an dernier, ils ont lancé la première édition cette année. À voir la quantité de gens qui se lancent des défis de fous, comme c’est le cas avec les ultramarathons, il y avait sûrement assez de mordus pour venir tenter de traverser le Piekouagami. D’ailleurs, le nombre d’adeptes de course en sentier a explosé, entre 2010 et 2018, au Québec, passant 1629 à 27 276, selon le site de compilation des courses iskio.ca.

Une idée de fou qui a su en séduire plusieurs. D’abord parce que traverser le lac Saint-Jean demeure un exploit mythique. Et pour ceux qui savent que la traversée à la nage est impossible, aussi bien se rabattre sur la course (ou toutes les autres traversées hivernales). Un défi emballant pour les locaux, mais aussi pour plusieurs coureurs des quatre coins du Québec alors que 80 % d’entre eux provenaient de l’extérieur de la région. De plus, la distance pour traverser le lac Saint-Jean ne semble pas irréaliste, car 32 kilomètres demeurent une distance franchissable (comparativement aux courses de 100, 125 et 160 km – ou plus encore). Mais ça, c’était sans compter l’effet de la neige molle.

Après une nuit écourtée par le petit stress de la course, je passe prendre mes amis, Daniel Déraps et Dominique Tremblay, pour nous rendre à Roberval, là où nous attend la navette pour rejoindre Péribonka, où commence la course. Dès les premières minutes, le dilemme des raquettes fait surface. Si tout le monde préfère courir sans raquettes, elles demeurent fort utiles dans la neige molle.

Après avoir testé la piste, je décide d’être conservateur et de mettre mes raquettes, quitte à les traîner dans mes mains si elles ne servent à rien. C’est la meilleure décision que j’ai prise de la journée, car dès les premiers mètres, la neige molle donne du fil à retorde aux coureurs en chaussures, qui s’enfoncent parfois à plus de 10 cm dans le sol avant de faire la prochaine foulée. Une perte d’énergie folle en considérant qu’on a 32 km à faire ! D’autant plus que le troupeau de coureurs ne fait que ramollir la piste.

Après un kilomètre, un groupe de quatre raquetteurs, dont je fais partie, se forme naturellement alors que nous courrons à la même vitesse. En plus de Dominique, je fais la connaissance de Patrice Bouchard, un Félicinois, et de Noël Pelletier, un natif de Saint-Bruno qui réside à Lévis depuis près de 30 ans. Âgé de 57 ans, ce dernier me raconte qu’il se rend au travail presque tous les jours à la course, franchissant 10 km matin et soir. Et ça paraît, car il gambade allègrement, alors que je dois me concentrer pour garder le rythme. Ces rencontres sont communes, si je me fie à mes expériences en course, et chaque conversation permet de faire passer les kilomètres plus rapidement, tout en faisant la connaissance de gens extraordinaires.

La température est idéale, et le soleil brille sur les flocons de neige projetés dans les airs par les raquettes. À l’horizon, un magnifique coucher de soleil se dessine alors que nous atteignons le 10e kilomètre après une heure de course. Un excellent temps, mais je ressens déjà de la fatigue dans les jambes. Il reste encore 22 km.

Au cours de longues courses comme celle-là, tous les coureurs vivent des hauts et des bas. À partir du km 12, mes orteils commencent à me faire souffrir. Je pense constamment à mon autre paire de souliers que j’ai laissée dans un sac, communément appelé le « drop bag » que je pourrai récupérer au km 16. La douleur devient de plus en plus dérangeante et je commence à me demander si je vais réussir à traverser le lac.

Après avoir changé de souliers, bu du bouillon de poulet, mangé deux tranches de bacon, quelques chips et un morceau de pain aux bananes au ravitaillement du km 16 (on trouvait six ravitaillements sur le parcours pour faire le plein), je repars avec une fougue qui me surprend. En améliorant mon confort, je me sens voler sur la neige.

Nous courons maintenant en pleine noirceur en voyant seulement quelques mètres devant nous avec nos lampes frontales. Au loin, on peut déceler les lumières des villes et villages qui entourent le lac Saint-Jean. Puis, quand la nuit s’obscurcit, les étoiles viennent nous accompagner pour la fin du parcours.

Chaque kilomètre devient de plus en plus souffrant. Les périodes de marche et de course se succèdent. Avec une dizaine de kilomètres à franchir, je fais la rencontre de Xavier Aubut, un coureur de Montréal qui regrette de ne pas avoir pris ses raquettes. Alors qu’il enfonce à chaque pas, j’imagine à quel point son défi a dû être difficile, car je ne crois pas que j’aurais réussi à traverser le lac sans raquettes.

Alors qu’il reste 8 km à franchir, des feux d’artifice jaillissent dans le ciel au-dessus de Roberval. C’est le signe que le premier coureur a franchi la ligne d’arrivée. Un moment grandiose qui donne des ailes… pour une courte durée.

Mes jambes sont de plus en plus dures et les kilomètres semblent s’allonger. J’essaie de maintenir le rythme à la course, mais les jambes me font trop mal et je dois marcher par moment. J’arrive enfin au Village sur glace de Roberval et les encouragements des spectateurs me rendent soudain plus léger.

Au loin, je perçois la ligne d’arrivée ou une foule est massée pour accueillir les coureurs. Je sens une bouffée de joie et un sentiment d’accomplissement m’envahir alors que je parcours les derniers mètres. Quatre heures quinze minutes après le départ de Péribonka, je franchis enfin la ligne d’arrivée.

La traversée du lac Saint-Jean à la course n’a pas été facile. J’ai souffert, j’ai douté, j’ai persévéré, et j’ai réussi. Un parcours qui ressemble en partie à ce que doivent vivre les gens atteints du cancer. Aider les jeunes à passer à travers la maladie a d’ailleurs été une source d’inspiration pour moi et pour plusieurs coureurs à qui j’ai parlé. Et le défi en aura valu la chandelle, car les 69 participants aux courses Cryo (17 participants au 10 km) ont amassé 146 000 dollars au profit de la fondation Sur la pointe des pieds. Et ça, ça me rend vraiment très fier d’y avoir participé.