Rob MacDonald craignait que ses 15 années de dépendance aux opioïdes le ramènent vers le crime et la consommation de drogues illicites à l’extérieur des murs de la prison. Il a donc tenté désespérément de se faire soigner par le Service correctionnel du Canada.

Toxicomanie: un ex-détenu dénonce le manque de ressources en prison

VANCOUVER — Vomissements, diarrhées, douleurs à l’estomac persistantes... Rob MacDonald avait demandé à plusieurs reprises un traitement pour sa toxicomanie avant de quitter un établissement à sécurité maximale, mais malgré des dizaines de plaintes officielles, il n’a reçu aucune aide.

«Je me suis dit : “Wow, je ne peux pas croire que je vais me retrouver dans la rue avec cette dépendance”», a récemment déclaré M. MacDonald, une semaine après avoir été libéré sous surveillance de l’Établissement de l’Atlantique à Renous, au Nouveau-Brunswick, son quatrième pénitencier en plus d’une décennie derrière les barreaux.

L’homme de 41 ans craignait que ses 15 années de dépendance aux opioïdes le ramènent vers le crime et la consommation de drogues illicites à l’extérieur des murs. Il a donc tenté désespérément de se faire soigner par le Service correctionnel du Canada.

«J’ai présenté 150 demandes, probablement 70 plaintes, pendant 15 mois, en essayant de leur dire : “Mettez-moi là-dessus. J’en ai besoin avant de partir. Je veux obtenir de l’aide, je ne veux pas retourner dans la communauté dans une situation à haut risque, je ne veux pas récidiver”», a raconté l’homme joint à Halifax, où il vit dans une maison de transition.

Il dit s’être plaint au directeur du pénitencier, puis avoir interjeté appel auprès du commissaire du Service correctionnel du Canada. L’une de ses plaintes au commissaire a été retenue, mais il affirme avoir été placé sur une liste d’attente en raison du nombre limité de places pour le traitement des détenus.

Lorsqu’il a été incarcéré à l’établissement Kent de la Colombie-Britannique de 2017 à 2019 pour des infractions liées à la drogue et des vols, M. MacDonald affirme que des symptômes de sevrage débilitants l’ont poussé à se tourner vers des drogues potentiellement mortelles contenant du fentanyl et introduites clandestinement dans la prison.

«Au moins huit gars sont morts au cours des 17 ou 18 mois que j’ai passés à Kent», a-t-il déclaré.

Le Service correctionnel a recommandé M. MacDonald à une clinique de Halifax après sa libération, il y a près de deux semaines. On lui prescrit maintenant un substitut aux opioïdes appelé Suboxone. Mais il croit qu’il aurait dû recevoir les médicaments en prison dans le cadre du programme de traitement de l’agence fédérale, qui inclut également de la méthadone, pour ensuite pouvoir se consacrer à la recherche d’un emploi dans le secteur de la construction afin de remettre sa vie sur les rails.

Traitements insuffisants

L’Enquêteur correctionnel du Canada, Ivan Zinger, souligne que le Service correctionnel a échoué à fournir le traitement, les programmes et le personnel adéquats à de nombreux détenus aux prises avec un problème de toxicomanie.

«Je pense que lorsque vous avez affaire à un grand nombre de détenus qui ont une si longue histoire d’abus de substances, vous devriez fournir beaucoup plus de traitements et de programmes en plus du traitement de substitution aux opioïdes», estime M. Zinger, qui a appelé à la réaffectation des financements pour fournir ces services.

«Je ne vois pas pourquoi le budget est resté le même et a diminué par le passé, alors que le nombre d’incidents augmentait clairement», affirme-t-il à propos de surdoses ayant entraîné la mort de 41 détenus de 2010 à 2018.

M. Zinger déplore que des programmes de traitement soient fournis juste avant la libération des détenus plutôt que tout au long de leur incarcération.

«C’est un problème lorsque vous avez une population de détenus très dépendants qui ont beaucoup de temps et qui sont dans des conditions de détention parfois difficiles. Ils trouveront le moyen de faire entrer de la drogue.»

Le Service correctionnel a indiqué dans un communiqué que le nombre de prisonniers ayant eu accès à un traitement au cours des deux dernières années avait augmenté de 66 %, et de 115 % dans la région du Pacifique, où la crise des opioïdes est la plus grave.

Il n’a pas répondu aux demandes d’informations quant à savoir si son budget serait augmenté pour répondre à la demande de traitements supplémentaires.

Sevrage brutal

Kent Elson, l’avocat d’un détenu de l’Établissement Joyceville de Kingston, en Ontario, affirme que le Service correctionnel ne s’est pas adapté à la toxicomanie de son client. Il a donc déposé une plainte à la Commission canadienne des droits de la personne en novembre dernier.

M. Elson explique que son client âgé de 50 ans, qui purge une peine de quatre ans d’emprisonnement, utilisait de la méthadone, mais que l’administration de son médicament aurait été suspendue sans explication pendant cinq jours lorsqu’il a été transféré d’un autre établissement en novembre 2017.

«Il avait besoin d’aide médicale et il a été forcé de se sevrer brutalement dans une cellule d’isolement remplie d’excréments, en plus d’être maltraité par les gardiens. Et c’était tellement insupportable qu’il a essayé de se suicider à trois reprises», a déclaré M. Elson depuis Toronto.

Bien que les directives du Service correctionnel stipulent qu’un médecin est tenu d’examiner les détenus avant qu’ils ne soient sevrés de la méthadone ou de la Suboxone, M. Elson assure que son client n’avait pas été vu par un médecin.

«Toute cette expérience a été incroyablement traumatisante et il a fini par souffrir d’un trouble de stress post-traumatique», a-t-il dit.

«L’impact sur lui a été terrible, mais tout le monde sera gagnant si les prisonniers reçoivent le bon traitement. Souffrir du stress post-traumatique ne va pas les rendre plus faciles à réintégrer dans la société.»

Le Service correctionnel n’a pas répondu à une demande de commentaire sur la plainte pour violation des droits de la personne déposée par M. Elson ou par l’organisation Prisoners’ Legal Services en juin 2018 au nom de détenus qui accusent le Service correctionnel de discrimination à leur encontre.

Nicole Kief, une avocate de l’organisation établie en Colombie-Britannique, a indiqué qu’une centaine de détenus avaient exprimé trois préoccupations principales : de longues listes d’attente pour recevoir un traitement, une interruption du traitement à la Suboxone après de fausses accusations de détournement du traitement et l’absence de suivi en toxicomanie.

«Parmi les personnes à qui j’ai parlé, il y avait un réel sentiment d’urgence. Des personnes m’ont appelée et m’ont dit : “J’ai peur de mourir”», a-t-elle déclaré.