Marie-Ève Ricard ne sait plus combien d’heures elle a investi pour régulariser sa rémunération auprès de Service Canada.
Marie-Ève Ricard ne sait plus combien d’heures elle a investi pour régulariser sa rémunération auprès de Service Canada.

Ratés du système de paie Phénix: une fonctionnaire à bout

Guy Veillette
Guy Veillette
Le Nouvelliste
SHAWINIGAN — Le système de paie Phénix porte bien son nom: même quand un problème semble réglé, il renaît de ses cendres. C’est ce que vit Marie-Ève Ricard, une fonctionnaire de Shawinigan visiblement dépassée par les réclamations qui se succèdent depuis l’automne, alors qu’elle croyait avoir clarifié sa situation pour de bon en 2018.

La jeune femme avait expliqué sa situation dans Le Droit d’Ottawa à ce moment. Après avoir quitté Service Canada en août 2016, elle effectue un retour en novembre 2017. Elle travaille alors comme agente de services aux citoyens à Saint-Jérôme.

Or, pendant son absence, le tristement célèbre service de paie Phénix a continué d’accumuler les heures travaillées. Dans le système, Mme Ricard héritait ainsi d’un montant payé en trop de 44 000 $. Son dossier a finalement été réglé en novembre 2018, lorsque Mme Ricard a dû verser... 5307$.

Soupir de soulagement momentané, car à la suite d’une demande de transfert interministériel, la fonctionnaire s’est retrouvée à Shawinigan en septembre 2018. Un an plus tard, les problèmes de Phénix sont réapparus.

Le 11 septembre dernier, Mme Ricard recevait un courriel d’une conseillère en rémunération qui traitait son transfert. Elle l’avise que selon ses dossiers, elle doit toujours au gouvernement un montant de 5709$.

La fonctionnaire replonge alors dans son volumineux dossier pour comprendre d’où venait ce montant.

«Je me suis mise à décortiquer tout ça», explique-t-elle. «Ces lettres ne sont jamais simples à lire et je n’ai pas accès à toutes leurs données. Avec mes notes, j’ai pu trouver une avance prioritaire de paiement que j’avais remboursée, mais qu’ils me réclamaient encore.»

Depuis l’automne, Mme Ricard a reçu quatre lettres l’avisant qu’elle devait de l’argent à son employeur. La dernière lui réclame un montant de 900$.

«C’est une guerre sans fin», résume la dame. «Il faut que ça arrête!»

Le trop-payé exigé entraîne une réclamation de 1200$ de l’Agence du revenu du Canada, qui a amendé, pour la huitième fois, le T4 2016 de Mme Ricard.

Pire, étant donné que son transfert à Shawinigan n’a pas encore été saisi par le système Phénix, elle ne bénéficie toujours pas de la bonification de salaire à laquelle elle a droit, ni des congés, ni des vacances.

«Je prends tout en note manuellement», soupire-t-elle. «Ça reste un stress, car je ne connais jamais mon solde exact. Je prends le minimum de vacances pour ne pas être dans le négatif. C’est une tonne de calculs.»

Une plaie

Le nouveau poste de Mme Ricard peut expliquer le dernier imbroglio, quand on connaît la sensibilité de ce système de paye au moindre changement de statut. Mais Patrick Bertrand, président de la section locale 10005 du Syndicat des employés de l’impôt à Shawinigan, fait remarquer que des membres qui ne changent pas de chaise ne peuvent même pas se considérer à l’abri d’erreurs.

«Dans un cas, une dame devait finalement 54 sous alors qu’on lui réclamait 8000$!», cite-t-il. «On dirait que les dossiers ne sont jamais fermés.»

Les victimes de ce système de paie capricieux se comptent par milliers à travers le pays. M. Bertrand estime actuellement à une dizaine les cas qu’il qualifie de «lourds» à Shawinigan.

«J’ai eu un membre qui a décidé de payer», illustre-t-il. «Il était tanné, c’était la deuxième fois qu’un montant lui était réclamé. Il ne voulait plus en entendre parler. Les gens sont rendus des archivistes, ils tiennent tous leurs relevés de paye pour suivre leurs affaires.»

Les employés fédéraux sont payés le mercredi, mais dès le lundi, ils ont accès à leur relevé.

«C’est comme à la loterie», illustre M. Bertrand. «Les gens se demandent si leur paye va être correcte à chaque fois.»

Mme Ricard reconnaît qu’elle se sent bien impuissante dans cette guerre d’usure. Elle a déposé une plainte à l’Ombudsman des contribuables à la fin janvier, elle alerte son syndicat, mais elle ne peut que constater leur impuissance. Depuis la fin novembre, elle a contacté deux fois le bureau régional de son député, François-Philippe Champagne, mais elle attend toujours une réponse.

«On dirait que c’est devenu non-traitable», réfléchit-elle. «C’est comme si c’était trop gros pour que ça puisse se régler.»

Mme Ricard sait très bien qu’elle contrevient à la politique interne de son employeur de ne faire aucun commentaire dans les médias, ce qui donne une idée de son désespoir.

«Ce n’est pas supposé être comme ça», déplore M. Bertrand. «On est supposé être payé, comme dans n’importe quelle binerie du coin.»

«Ça fait plus de quatre ans que ça dure. À chaque jour, on entre travailler sans être sûr d’être payé. En plus, des gens se privent de sortir en congé de maladie, parce qu’ils ne savent pas si Phénix continuera à les payer ou s’ils devront des montants en revenant au travail.»

Rappelons que dans son budget 2018-2019, le gouvernement fédéral avait annoncé qu’il se départirait de ce système de paie maudit.