La journaliste de La Voix de l’Est, Marie-Ève Martel, qui a publié l’automne dernier l’essai «Extinction de voix : plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale», a présenté un mémoire lundi à la Commission parlementaire sur l’avenir des médias.

Quelle bouée pour les médias?

Crédits d’impôt? Fonds pour le journalisme? Taxe sur les revenus des géants du Web? Un peu de tout? Peu importe la forme que l’aide prendra, l’État devra forcément intervenir s’il veut que la presse écrite survive, et il devra le faire rapidement, ont indiqué lundi les syndicats qui ont témoigné à la Commission parlementaire sur l’avenir des médias.

«Le contenu n’est pas gratuit, a plaidé Pascale Saint-Onge, présidente de la Fédération nationale des communications, un syndicat affilié à la CSN. Ça fait plusieurs jours qu’on entend les gens se renvoyer la balle : est-ce que c’est aux annonceurs à payer, est-ce que c’est à la population à payer, est-ce que c’est au gouvernement? Tout le monde dit non à chacun de ces idées-là comme si l’information devait être gratuite. Il faut arrêter de se renvoyer la balle et que chacun prenne ses responsabilités.»

«C’est le temps d’agir. Le gouvernement du Québec a tous les moyens pour venir en aide à la presse écrite. […] Tout le monde s’entend sur la crise que nous vivons actuellement», a pour sa part indiqué le président de la CSN Jacques Létourneau.

Dans leur mémoire publié lundi, les deux syndicats rappellent que les médias écrits ont perdu les deux tiers de leurs revenus publicitaires depuis le milieu des années 2000 — revenus qui ont en très grande partie migré vers les fameux «GAFAs», soit les géants du numérique comme Facebook. En 2005, le secteur des médias écrits et de l’édition employait environ 15 000 personnes au Québec, alors qu’ils n’étaient plus que 7500 en 2018.

La CSN et la FNC proposent, entre autres mesures, de créer un crédit d’impôt sur la masse salariale des médias. Les syndicats veulent également qu’un Fonds pour le journalisme soit créé à partir d’une éventuelle taxation sur les revenus des GAFAs au Québec, et que le provincial et les municipalités recommencent à acheter de la publicité dans les journaux — puisque le gouvernement et les sociétés publiques ont eux aussi transféré leurs annonces vers Facebook, Google et cie.

Ces trois idées (crédit d’impôt sur la masse salariale, taxer les GAFAs et retour de la publicité gouvernementale) ont été reprises par pratiquement tous les intervenants qui ont défilé lundi devant la commission. Ceux-ci étaient surtout composés de syndicats, notamment ceux de La Presse et la Fédération des travailleurs du Québec, ainsi que de la journaliste de La Voix de l’Est Marie-Ève Martel, qui a publié l’automne dernier l’essai Extinction de voix : plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale sur les difficultés de la presse régionale.

Collectivement, «nous avons oublié la valeur du journalisme», a commenté la reporter, qui a vu la salle de rédaction de La Voix de l’Est fondre comme neige au soleil au fil des ans.

Un problème identifié : la gratuité. Plus «personne ne veut payer pour» accéder à une information régionale de qualité, a-t-elle déploré.

Les «GAFAs» absents

Plus tôt lundi, la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, s’est «réjouie» du lancement des travaux. «J’ai confiance que le rapport qui en résultera nous fournira un portrait détaillé des enjeux de l’industrie des médias d’information au Québec à l’ère du numérique. Cet éclairage viendra bonifier nos propres travaux déjà amorcés dans le but de mettre en place des solutions structurantes pour l’avenir de l’information au Québec. Nous avons la responsabilité d’agir et nous agirons», a-t-elle indiqué par voie de communiqué.

De leur côté, cependant, les députées de l’opposition Isabelle Melançon (Parti libéral) et Catherine Dorion (Québec solidaire) ont toutes deux déploré l’absence des «GAFAs» de cette commission, puisque c’est vers leurs plateformes que les annonceurs ont déplacé les publicités qu’ils plaçaient autrefois dans les médias traditionnels.

Mme Dorion est convaincue que le temps était venu «d’aller chercher cet argent-là dans les poches des grosses compagnies de la Silicon Valley qui font des centaines de millions chez nous, au Québec, sans payer aucun impôt».

Toute la semaine

Près d’une quarantaine d’experts et d’organisations feront des représentations devant la commission jusqu’à vendredi. Après les syndicats et les associations de journalistes lundi et mardi, les entreprises de presse suivront mercredi et jeudi, et les écoles de journalisme vendredi. Des témoignages d’experts seront également entendus tout au long de la semaine.

Rappelons que la commission a été annoncée en mars, mais a pris une tournure plus pressante la semaine dernière, quand le Groupe Capitales Médias, qui possède Le Soleil, La Voix de l’Est, Le Droit, Le Quotidien, Le Nouvelliste et La Tribune, a annoncé qu’il se plaçait sous la protection de la Loi sur la faillite.  Avec La Presse canadienne

Regarder l'audition de Marie-Ève Martel : ICI

Consulter le mémoire de Marie-Ève Martel : ICI 

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CE QU'ILS ONT DIT

«Au Québec, à l’heure actuelle, il y a une cinquantaine de villes et municipalités qui ont des règlements adoptés en vigueur qui interdisent la captation d’images et de son lors des séances publiques. [...] Il y a également parfois des maires qui expulsent des journalistes avec l’argument qu’ils nuisent au décorum.»

Marie-Ève Martel, journaliste à La Voix de l’Est et auteure d’Extinction de voix : plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale

«Au cours des 5 à 10 dernières années, les journalistes et l’ensemble des travailleurs des médias ont consenti jusqu’à 30 % de leurs avantages, que ce soit en termes de salaires ou de conditions de travail. Les employés eux-mêmes font grandement leur part pour maintenir ces journaux-là et ces salles de nouvelles-là ouvertes, et malheureusement, ça ne suffit plus. Je crois qu’il faut regarder ailleurs.»

Pascale St-Onge, présidente de la Fédération nationale des communications (FNC-CSN), qui a évoqué une taxe de 1 % sur les outils électroniques

«C’est le nerf de la guerre, une agence de presse qui alimente en temps réel 24 heures sur 24 les médias au Québec. [...] On ne peut pas imaginer le Québec sans La Presse canadienne. [...] Je sais qu’ils font partie des médias qui veulent avoir de l’aide, ils ont déjà été exclus du programme provincial, je crois il y a deux ans [...] La PC est un élément fondateur de la démocratie au Québec et au Canada anglais.»

Patrick White, professeur de journalisme à l’UQAM, sur l’effet domino de la crise de financement sur La Presse canadienne

«Peut-on seulement s’imaginer une campagne électorale sans journalistes professionnels? Peut-on seulement imaginer si les seules sources de nouvelles étaient les communiqués de presse des partis politiques, des multinationales et les communications préparées par des blogueurs dans leurs sous-sols? Malheureusement, c’est ce qui nous guette collectivement si on ne met pas en place des mesures pour aider nos médias d’information, régionaux et nationaux, à garder la tête hors de l’eau.»

Laura-Julie Perreault, présidente sortante du Syndicat des travailleurs de l’information de La Presse

Propos recueillis par La Presse canadienne