La Roxtonaise Alexandra Chaput s’est vu refuser trois logements parce qu’elle a quatre enfants.
La Roxtonaise Alexandra Chaput s’est vu refuser trois logements parce qu’elle a quatre enfants.

Quatre enfants, pas de logement

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
C’était en théorie le nid parfait. À deux pas de l’école. Malheureusement, Alexandra Chaput et sa marmaille ne pourront pas y emménager comme convenu; les pressions des autres locataires de l’immeuble, qui menaçaient de déménager à l’arrivée de la mère et de ses quatre enfants, ont convaincu le propriétaire de revenir sur sa décision.

«Le monde me dégueule. Sincèrement», a lâché la mère de Roxton Pond dans un cri du coeur sur Facebook mercredi en début d’après-midi, accompagnée d’un égoportrait de sa «face dévastée», «pour que les gens comprennent que ça détruit se faire faire des coups de même».

Mme Chaput était revenue enchantée de la visite du 5 et demi situé dans un quartier familial. «Le propriétaire était très gentil et accommodant: il me disait que son logement allait être parfait pour ma famille. En plus, c’était tout près de chez ma soeur, alors il a blagué que ça ne me ferait pas loin pour aller lui emprunter une tasse de sucre!»

Les deux s’étaient séparés en se promettant de reprendre contact ce mercredi pour la signature du bail.

Entre temps, la soeur de Mme Chaput l’a avisée que des visites avaient toujours lieu au logement. Puis, le propriétaire a communiqué avec elle sur Messenger. Un échange qui a eu l’effet d’une douche froide.

«Il m’a dit qu’il voulait vraiment me donner ma chance, mais que les autres locataires s’étaient concertés et qu’ils l’avaient menacé de tous quitter en juin prochain si je venais, et qu’il n’avait pas le choix», relate la Roxtonaise.

«J’étais complètement abasourdie qu’il revienne sur sa promesse, renchérit-elle. Le logement est à côté d’une école primaire! Je ne comprends pas comment on s’offusque que des familles veuillent s’y installer!»

Troisième prise

C’est le troisième logement qu’on lui refuse en raison de sa famille nombreuse. «C’est dégueulasse», ajoute la dame en processus de séparation, dont trois des enfants vivent avec un trouble du spectre de l’autisme.

«La première fois, c’était une connaissance de longue date qui louait sa maison. Elle était contente de me faire visiter, mais quand elle m’a vue arriver avec mes enfants, son visage a changé. Finalement, elle ne m’est pas revenue et j’ai bien vu que la maison était encore à louer», raconte Mme Chaput.

À une autre occasion, elle a communiqué par Messenger avec le propriétaire d’une autre maison à louer. «Les premières questions, ça portait sur mon travail et sur l’enquête de crédit et les animaux. Quand est venu le moment de planifier la visite, il m’a demandé avec qui je comptais venir m’établir. J’ai été honnête. Et c’est là qu’il m’a ghosté [ndlr: n’a plus donné signe de vie].» 

C’est sans compter plusieurs propriétaires qui n’ont pas donné suite à ses prises de contact sur Messenger. «Je voyais bien qu’ils avaient lu mon message, indique Alexandra Chaput. Ils ont probablement choisi de ne pas répondre après être allés sur Facebook voir mon profil et réalisé que j’avais plusieurs enfants.»

Ironiquement, son ex-conjoint et père de ses enfants n’a eu aucun mal à dénicher un logement. «Il a dû s’en sortir parce qu’il va les avoir une fin de semaine sur deux», soupire la jeune mère.

La famille est toujours à la recherche d’un appartement, idéalement un 5 et demi, à Roxton Pond ou à Granby, pour y emménager le 1er octobre prochain.

En dernier recours, la jeune femme pourra toujours être hébergée chez des proches, mais elle souhaite offrir un nid à ses petits.

La Roxtonaise Alexandra Chaput

Illégal

Le fait de refuser de louer un appartement à un individu parce qu’il a des enfants est discriminatoire, donc illégal.

D’ailleurs, le Regroupement des comités logement et association des locataires du Québec (RCLALQ) avait publié en juin dernier une étude démontrant que la discrimination est en hausse chez les propriétaires, notamment en raison du contexte pandémique.

«C’est plutôt rare qu’on entende parler d’histoires de discrimination par les voisins plutôt que par le locateur, souligne Maxime Roy-Allard, porte-parole du RCLALQ. Mais cette pression est problématique et il s’agit clairement de discrimination.»

Malheureusement, les recours sont rares et ne garantissent pas un toit aux familles, qui peuvent porter plainte à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse, entre autres.

En guerre

En moins de 24 heures, la publication de Mme Chaput a été partagée tout près de 1500 fois.

Celle qui est derrière le blogue Maman Bleue a reçu bon nombre de messages de soutien, mais aussi beaucoup de témoignages de familles ayant vécu une situation similaire.

«C’est fou le nombre d’histoires que j’ai eues, qui n’arrivent pas à se loger. Il y en a même une, ça fait trois ans qu’elle vit chez ses parents parce qu’elle ne trouve pas d’appartement!», mentionne l’éducatrice spécialisée.

Sur une cinquantaine de messages qui racontaient à peu près la même histoire, seulement trois étaient écrites par des hommes, ce qui lui fait dire que d’être une femme ajoute une couche supplémentaire à la discrimination.

«C’est assez bien documenté que les mères monoparentales sont plus souvent la cible de discrimination quand vient le temps de louer un logement, reconnaît M. Roy-Allard. L’enfant est le motif discriminatoire le plus fréquent.»

«Aussi, le fait d’avoir plusieurs enfants à charge est souvent synonyme d’une condition financière plus précaire pour la femme, ce qui est un autre facteur de discrimination, poursuit le porte-parole. En fait, on se trouve à la croisée de plusieurs motifs qui sont rarement évoqués clairement.»

«J’ai un très bon crédit, un bon budget, ce n’est pas monétaire le problème, c’est clairement les enfants. C’est rendu plus compliqué se dénicher un logement qu’un chum sur un site de rencontre!» lâche Mme Chaput.

«Ce n’est pas normal de devoir s’habiller aussi chic que pour un rendez-vous galant pour aller visiter un logement, ou d’emprunter la voiture, plus récente et luxueuse, d’une amie, pour bien paraître et augmenter ses chances d’avoir le logement», rage la Roxtonaise, qui a par ailleurs reçu des messages de locataires lui disant qu’un logement est libre dans leur immeuble. Mais aucun de la part d’un propriétaire.

L’auteure et conférencière a pris sur elle de mettre un terme à cette discrimination. Elle compte entre autres s’adresser à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse, de même qu’à son député. «Il est temps que les choses changent, dit-elle. Je vais me battre pour toutes celles qui vivent cette situation et qui n’ont pas les ressources de le faire.»