Alors qu’elle n’avait que 15 ans, la plaignante voulait des sous pour partir en appartement avec son amoureux. L’adolescente a mis les pieds dans l’univers glauque de la prostitution juvénile.

Prostitution juvénile: «J’étais passée le stade d’avoir des émotions»

Laurie*, 15 ans, était en fugue du centre jeunesse L’Escale au début janvier 2017. Elle voulait des sous pour partir en appartement avec son amoureux. L’adolescente a mis les pieds dans l’univers glauque de la prostitution juvénile.

La brune jeune fille, aux yeux très noirs, a aujourd’hui 18 ans. Elle témoigne au procès de Joey-Brant Fournier, 24 ans, accusé de proxénétisme. 

Fournier avait plaidé coupable il y a environ un an et demi, puis a demandé à être relevé de son plaidoyer de culpabilité, contestant plusieurs faits.

Assis dans le box de détention, il rouspète et soupire en écoutant Laurie.

La plaignante n’est pas dans la salle d’audience. Comme c’est le cas dans presque tous les dossiers du genre, la Couronne présente, à titre de témoignage, l’interrogatoire vidéo de Laurie par l’enquêteur Christian Lachance du Service de police de la Ville de Québec, le 20 mars 2017.

À cette date, l’enquêteur Lachance en connaît déjà un bout sur la prostitution juvénile.

Le policier a été patrouilleur sur la Grande-Allée, à l’époque où 13 bars animaient l’artère de la Haute-Ville. Il a été en contact avec les suspects du Wolf Pack et les jeunes filles sous leur joug. L’enquêteur a aussi été enquêteur jeunesse et policier dans les écoles. Depuis 2017, Christian Lachance travaille exclusivement à la lutte au proxénétisme au sein d’une équipe provinciale. Des centaines de jeunes filles lui ont raconté leur histoire.

Laurie lui parle sans gêne, d’un ton vif et plutôt détaché. Après s’être sauvée du centre jeunesse, l’adolescente a fait une journée de «brosse» chez une amie. 

Son copain de l’époque, Thomas Chenêvert, lui envoie un ami, Joey-Brant Fournier, en attendant qu’il puisse venir la retrouver.

Chênevert a depuis plaidé coupable aux accusations de proxénétisme et écopé de six ans de pénitencier.

Laurie est conduite dans un logement du quartier Saint-Roch. Il y a un matelas au sol, dans une chambre. Fournier lui aurait alors annoncé qu’elle allait se prostituer et gagner beaucoup d’argent. 


« Je ne voulais pas ça, mais j’ai été mise au pied du mur, on m’a dit qu’un client s’en venait. Mais je n’ai pas pleuré, crié ou protesté »
Laurie*

«Je ne voulais pas ça, mais j’ai été mise au pied du mur, on m’a dit qu’un client s’en venait, témoigne Laurie. Mais je n’ai pas pleuré, crié ou protesté.»

Joey prendra une photo d’elle de dos, sans soutien-gorge, avec sa mini-jupe scintillante relevée sur ses fesses nues. La photo servira à faire une petite annonce sur un site web spécialisé en vente de services sexuels, dit la plaignante.

Fournier et l’adolescente attendront en vain un premier client.

Avec Chênevert, ils se rendent ensuite à Lévis, dans ce que Laurie appelle «une maison de prostitution», où il y a plusieurs chambres et quelques filles. 

Le lendemain, Thomas et Joey se rendent à la pharmacie acheter du sirop pour Laurie, qui souffre d’une violente pharyngite. 

Ils en profitent aussi pour acheter une éponge. Thomas insère l’objet dans le vagin de l’adolescente pour stopper le flux menstruel; il veut éviter, selon la plaignante, que les clients soient incommodés.

C’est dans un logement du boulevard Neilson à Sainte-Foy que Laurie dit avoir fait plusieurs clients. L’adolescente ne sera pas capable d’identifier avec précision l’appartement. 

Elle se rappelle d’un client blond, d’un autre plus gros avec une barbe. «Il y en a trop, je ne me rappelle plus», dit-elle à l’enquêteur.

Les rapports sexuels sont divers, toujours protégés. Tout l’argent est remis à Thomas et Joey, cachés dans une chambre, affirme Laurie.

Au bout d’environ une journée — l’adolescente est imprécise —, Laurie est si malade qu’elle veut arrêter le travail. Les jeunes hommes l’auraient obligée à continuer, dit-elle. «J’étais passé le stade d’avoir des émotions», dit-elle, lorsque l’enquêteur lui demande comment elle se sentait, coincée dans une chambre.

Ils vont finir par lui dire de partir, en lui remettant environ 80$.

* Prénom fictif. L’identité de la plaignante est protégée par une ordonnance de non-publication