Pourquoi aimons-nous tant les affaires criminelles?

Un carambolage en bordure de la route, le corps d’une victime étendue sur le brancard, un enfant porté disparu, une famille décimée par «un tueur si proche» : la tentation d’y jeter un coup d’oeil est presque irrésistible. Ces faits divers ou affaires criminelles qui, en première page, fascinent puis font frémir d’effroi, sont la matière première d’une tendance qui ne semble pas se fatiguer, celle du «true crime».

En 1966, Truman Capote et son roman De sang-froid lançait le genre littéraire du true crime. Quelques années avant la parution de son oeuvre, l’auteur tombe sur un article traitant d’un crime plutôt banal : deux jeunes hommes tuent sans mobile apparent, quatre membres de la famille d’un fermier de Holcomb, au Kansas. Capote quitte New York pour s’installer dans cette petite ville. 

Il y récolte les témoignages de la population, des autorités, mais surtout, ceux des assassins qu’il rencontre dans leur cellule. Il s’intéresse principalement à leur psychologie et aux conséquences du quadruple meurtre sur la petite communauté sans histoire. L’exécution des deux criminels marque la fin de l’histoire véridique racontée par Truman Capote. 

Près de 50 ans plus tard, en 2014, la baladodiffusion de journalisme d’investigation, Serial, coproduite et narrée par la journaliste Sarah Koenig, marque un grand coup en relançant le true crime sous une forme qui n’avait pas été explorée par le genre : le feuilleton radiophonique. La reprise de l’enquête sur le meurtre de Hae Min Lee survenu en 1991 à Baltimore, aux États-Unis, a retenu l’attention (et le souffle) de millions d’auditeurs.

Entre l’oeuvre de Capote, qui se distingue encore aujourd’hui sur le marché par sa fine analyse sociale à travers la criminalité, et la création de Serial, qui a redéfini l’offre en matière de true crime, il y a le crime qui, lui, a toujours fasciné, peu importe la manière dont il est traité. 

«C’est une matière qui est captivante d’abord parce que c’est quelque chose qui ne nous arrive pas, fait valoir la journaliste Isabelle Richer. C’est une façon de conjurer le sort qui arrive seulement aux autres.»

En 1966, Truman Capote et son roman De sang-froid (In cold blood) lançait le genre littéraire du true crime.

Pourquoi les enfants aiment-ils trembler à la lecture du Grand Méchant Loup? Pourquoi sont-ils électrisés par l’idée de se faire «dévorer tout rond» lorsqu’ils jouent aux monstres? «Parce que ça ne nous arrive pas, parce qu’on est protégé», ajoute Mme Richer qui a récemment lancé le balado Ma version des faits, relatant trois histoires criminelles qui ont marqué le Québec.

Le même principe peut ainsi être transposé dans la vie adulte, selon elle. «Le crime est terrifiant, on ne veut pas être attaqué, battu, tué ou violé. On trouve ces situations terribles, on les dénonce, mais on y échappe.» Il est rassurant donc, d’assister au «mal» par procuration.

Entre voyeurisme et catharsis

À l’exemple de celles et ceux qui s’arrêtent en bordure de route lorsque se produit un carambolage, «il y a une curiosité face au macabre», ajoute l’auteur Samuel Archibald à scénariste de la web série Terreur 404 et de la baladodiffusion Cavale. «Peut-être est-ce une fascination devant notre propre mortalité : on se fait croire que ça n’existe pas ou on essaie de l’affronter.»

Devant cette fascination portée pour les affaires criminelles, les spécialistes évoquent le principe de la «schadenfreude», cette joie malsaine ou maligne éprouvée en observant le malheur d’autrui. 

Ainsi, pour Philippe Bensimon, docteur en criminologie ayant oeuvré 27 ans dans le service correctionnel et chargé cours retraité de l’Université de Montréal, ce n’est pas par manque de compréhension que le public s’intéresse aux affaires criminelles de la même manière dont certains adorent les films d’horreur, il s’agit plutôt d’une forme d’exorcisme.

«Bien avant l’invention du cinéma, il y a toujours eu chez le public un besoin d’exorciser sa routine. Il n’y a pas grand-chose qui se passe dans notre existence en dehors de la routine quotidienne», laisse tomber M. Bensimon. 

L’exemple classique selon lui : les exécutions publiques. Elles ont disparu du paysage occidental depuis longtemps, mais il croit qu’elles attireraient les foules si elles réapparaissaient. «Les gens réclament la violence. Le sport et la corrida l’illustrent bien. Regarder l’acte criminel nous innocente.»



« Les gens réclament la violence. Le sport et la corrida l’illustrent bien. Regarder l’acte criminel nous innocente. »
Philippe Bensimon, docteur en criminologie

Le cinéma d’horreur ou le true crime permettent entre autres d’assister par procuration à la violence, chassant au passage les angoisses morales qui hantent le public. 

Il pointe d’abord une part de voyeurisme, «on a toujours envie de découvrir ce qui se passe chez le voisin», dit-il. Pour le spécialiste toutefois, cette attirance pour le «mal» s’explique surtout par la nature même de l’être humain. «On est toujours attiré par le noyau de celui ou celle qui va basculer vers l’interdit, parce que tout ce qui se rapporte au monde du crime et des criminelles nous renvoie à notre propre nature, poursuit M. Bensimon. On veut éradiquer le crime, mais on n’y arrive pas. Le geste criminel est en nous.

«Ce qui a beaucoup nourri le genre est la figure un peu usée du tueur en série, explique Samuel Archibald. Près de 40 % du true crime imprimé y est consacré. Et la figure rebondit encore sur Netflix avec Mindhunter ou les cassettes de Ted Bundy (photo).»

Au-delà du geste criminel 

Dans Zombie, paru en 1978, George A. Romero met en scène une horde de morts-vivants avides de chair fraîche déambulant dans un centre commercial. Pour plusieurs, ce film apparaît comme la métaphore ultime de la société de consommation.

Plus récemment, au début de 2017, Get Out de Jordan Peele propose l’histoire d’un jeune Noir piégé par une famille blanche. L’oeuvre gagnante de l’Oscar du meilleur scénario original attaque de front la question du racisme sous l’ère Trump. Comme la violence de l’horreur qui s’avère un média privilégié pour la diffusion de messages sociopolitiques, celle dans le true crime devrait aussi rendre compte du climat social. 

«Ce qui a beaucoup nourri le genre est la figure un peu usée du tueur en série, explique Samuel Archibald. Près de 40 % du true crime imprimé y est consacré. Et la figure rebondit encore sur Netflix avec Mindhunter ou les cassettes de Ted Bundy.»

L’auteur émet cependant quelques réserves quant à la glorification du tueur en série. «Qui se souvient du nom des victimes de Ted Bundy?», lance-t-il. Samuel Archibald prêche donc pour un true crime qui donne un vernis ou une profondeur au fait divers. «On essaie de le transcender en y ajoutant un côté humain ou une analyse sociale.»

Unbelievable, lancée sur Netflix à la mi-septembre, relate d’une enquête policière à la recherche d’un violeur en série au Colorado. La série pointe le scepticisme de l’appareil judiciaire face aux victimes d’agression sexuelle, largement dénoncé dans la foulée du mouvement #MoiAussi.

When They See Us, toujours diffusée sur Netflix, dénonce pour sa part le racisme aux États-Unis. La minisérie américaine décrit l’affaire de la coureuse de Central Park, attaquée puis violée à New York en 1989. Malgré le manque de preuves, cinq adolescents - quatre Afro-Américains et un Hispanique - ont été condamnés pour cet acte criminel, contraints d’avouer des faits qu’ils n’avaient pas commis. Leurs déclarations de culpabilité ont été annulées en 2002. 

Ces deux oeuvres s’inscrivent dans le courant noté par Samuel Archibald : elles posent un regard plus large sur un événement épisodique. 

Dans une forme journalistique plus pure et traditionnelle, l’affaire criminelle peut aussi être envisagée de manière «très macro», rappelle Isabelle Richer. 

«Les affaires criminelles permettent de dégager les tendances. Elles traduisent beaucoup de problèmes de société : les inégalités, l’accès aux armes à feu, le traitement des criminelles, la manière dont la société essaie de les réhabiliter», illustre t-elle. C’est d’ailleurs la beauté du créneau selon la journaliste : tous les médias y trouvent leur compte.

Entre fiction et journalisme

Samuel Archibald estime que le «nouveau» true crime a permis de relancer un certain journalisme d’investigation, dans un contexte où les médias arrivent moins le financer. «La seule chose qui a réussi à tirer la couverture sous les pieds de la figure du tueur en série est le crime non résolu et les erreurs judiciaires. Serial par exemple, va au-delà de l’observation. Elle tend vers les preuves, tente de rétablir la vérité. On est dans l’intervention.»

Dans la série documentaire Le dernier soir, la journaliste Monic Néron tente de jeter un regard neuf sur le double meurtre non résolu de Diane Déry, 13 ans, et Mario Corbeil, 15 ans. L’équipe d’enquête intervient, 44 ans plus tard, pour tenter d’élucider cette affaire.

La structure narrative du true crime reprend ainsi les codes du roman policier, mais l’information, elle, demeure profondément rigoureuse. «On présente l’alibi, les suspects, mais dans un dialogue entre la forme journalistique et la fiction. C’est une nouvelle façon d’organiser l’information», indique Samuel Archibald.

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À ÉCOUTER

Vous aimez les histoires criminelles? La journaliste judiciaire du Soleil Isabelle Mathieu s’est plongée dans l’histoire de Ieuan Jenkins, un touriste du Pays de Galles qui a étranglé sa femme dans un hôtel de Québec, en 1990. À écouter, les trois épisodes de la baladodiffusion Le meurtrier gentleman. Vous souhaitez réagir à la peine de Ieuan Jenkins ou à d’autres aspects de notre balado? Écrivez-nous à opinions@lesoleil.com