Poings en l’air et genoux au sol, des milliers de manifestants ont observé un moment de recueillement pour un deuxième dimanche consécutif au square Dorchester, dans le centre-ville de Montréal.
Poings en l’air et genoux au sol, des milliers de manifestants ont observé un moment de recueillement pour un deuxième dimanche consécutif au square Dorchester, dans le centre-ville de Montréal.

Plus d’une dizaine de milliers de Montréalais à nouveau dans la rue contre le racisme [PHOTOS]

MONTRÉAL — Poings en l’air et genoux au sol, des milliers de manifestants ont observé un moment de recueillement pour un deuxième dimanche consécutif au square Dorchester, dans le centre-ville de Montréal, afin de protester contre le racisme et la brutalité policière.

L’insistance du premier ministre François Legault à nier l’existence de racisme systémique au Québec lui a valu les foudres de plusieurs militants qui ont pris la parole devant cette foule monstre.

«Le message, c’est pour vous, François Legault. Si vous voulez un Québec divisé, les Québécois qui sont ici vous disent qu’ils ne veulent pas de ce Québec», a lancé Anastasia Marcelin, directrice de l’organisme ayant convoqué cette seconde manifestation.

Selon le militant Thierry Lindor, le premier ministre fait l’erreur de confondre deux choses: dire que les Québécois sont systématiquement racistes ne veut pas dire qu’il y a un racisme systémique. Pourtant, M. Lindor juge que François Legault serait bien placé pour comprendre les plaidoyers contre l’oppression.

«C’est intellectuellement malhonnête parce qu’il a grandi dedans, a-t-il avancé. Premier ministre Legault, viens pas me faire à croire que tu n’as jamais entendu parler de Pierre Vallières, qui a titré sa bible ‘’Nègres blancs d’Amérique’’ et qui reconnaissait que la job la plus tough, c’est d’être Noir.»

Dans la foulée de la mobilisation massive de dimanche dernier, François Legault a tenu à souligner que la situation au Québec est sans commune mesure avec celle au sud de la frontière; le racisme étant selon lui l’affaire d’une «petite minorité» d’individus.

«On a cette discussion assez souvent, a-t-il affirmé. La discrimination existe au Québec, mais il n’y a pas de discrimination systémique; il n’y a pas de système au Québec de discrimination.»

L’ex-boxeur Ali Nestor souligne pourtant que «toutes les preuves ont été faites». «Publiquement, il le nie, mais il est très au courant. C’est un homme intelligent, il le sait très bien qu’il y a du racisme systémique qui existe au Québec», a soutenu celui qui dirige maintenant l’organisme Ali et les Princes de la Rue, qui lutte contre le décrochage scolaire en initiant des jeunes en difficulté à la pratique des arts martiaux.

M. Legault avait présenté des excuses publiques l’an dernier lorsque le rapport de la commission Viens sur les services gouvernementaux dispensés aux communautés autochtones avait conclu que celles-ci sont victimes de discrimination systémique.

«Ils ont toujours nié et ils vont le nier jusqu’à ce qu’on le fasse entrer dans leur gorge», renchérit Monique Dauphin, 73 ans, qui marchait aux côtés de ses petits enfants, Anaïssa et Jahkim.

«En tant que grand-mère, j’ai passé ma vie à faire ça, affirme la militante d’origine haïtienne. Ça fait des années que la rue Sainte-Catherine entend ce cri: «Pas de justice, pas de paix!»»

Les organisateurs avaient fait le pari de devancer l’heure de la marche pour éviter tout grabuge et la majeure partie des manifestants se sont effectivement dispersés dans le calme vers 14h.

Deux heures plus tard, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) dit avoir eu recours à des irritants chimiques contre un groupe de protestataires qui continuaient de manifester et qui auraient lancé des projectiles contre des agents.

Le SPVM a confirmé au moins une arrestation.

«Vers 18, des participants à une matche ont commencé à lancer des projectiles sur les policiers près de l’intersection Saint-Antoine et Hôtel de Ville. Des irritants chimiques ont alors été utilisés afin de disperser les manifestants. Le bilan de cette opération est d’une arrestation concernant des menaces de mort», a déclaré un porte-parole policier, Manuel Couture.

Une distance de deux mètres était difficile à respecter entre les participants, mais la plupart d’entre eux avaient le visage couvert.

«No Justice, no peace»

Après s’être donné rendez-vous à la place Émilie-Gamelin en avant-midi, ils étaient plus des milliers à se mettre en marche sous en soleil plombant, en scandant «No justice, no peace!» et brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait notamment lire «Black Lives Matter ici aussi» et «Si t’es pas antiraciste, t’es complice».

Une distance de deux mètres était difficile à respecter entre les participants, mais la plupart d’entre eux avaient le visage couvert.

«Salut François / Tu n’entends pas / La rue qui crie/ Ça suffit! «, ont-ils scandé en route vers le square Dorchester, situé non loin du consulat américain.

Les policiers faisaient profil très bas tandis que le cortège hautement diversifié a empli la rue Sainte-Catherine, le boulevard Saint-Laurent, puis la rue Sherbrooke, avant de descendre De Bleury jusqu’au boulevard René-Lévesque.

«Sachez que vous ne marchez pas en vain, nous devons tous et toutes en faire davantage pour lutter contre le racisme systémique», a écrit sur Twitter la mairesse Valérie Plante, dont l’absence a été remarquée.

La nouvelle cheffe du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade, de même que la ministre fédérale du Développement économique et des Langues officielles, Mélanie Joly, étaient présentes à la place Émilie-Gamelin, où elles se sont brièvement adressées à la foule.

Des milliers de personnes à Montréal pour manifester.

«Biais systémiques» au SPVM

Face à une levée de boucliers, des membres de l’organisation de la marche montréalaise ont finalement retiré l’invitation qui avait été transmise au directeur du SPVM, Sylvain Caron.

De nombreux militants considéraient sa présence comme inappropriée dans le cadre d’un événement devant notamment commémorer les victimes de violences policières. Le collectif Hoodstock, qui a vu le jour après la mort du jeune Fredy Villanueva lors d’une intervention policière à Montréal-Nord en 2008, a même pris ses distances avec l’organisation de la marche à la suite de cet impair.

Pharaoh Hamid-Freeman, de la Ligue des noirs nouvelle génération, expose que certains sont toutefois prêts à «passer à la prochaine étape» et collaborer avec les policiers.

Des appels à revoir le financement «disproportionné» des corps policiers, à freiner leur militarisation et à rendre le port de caméras obligatoires ont été lancés.

Un rapport commandé par la Ville de Montréal faisait état en octobre dernier de «biais systémiques» dans le traitement des membres de certaines minorités racisées par les policiers de la métropole.

Des chercheurs universitaires ont constaté que les personnes noires et autochtones sont de quatre à cinq fois plus susceptibles que les personnes blanches d’être interpellées par les policiers, une disproportion qui augmente à 11 fois plus de risques chez les femmes autochtones.

Initialement promise pour le mois de mars dernier, une politique encadrant les interpellations policières est maintenant attendue le 8 juillet, à la suite d’une des recommandations de ce rapport accablant.

La Commission de la sécurité publique de la Ville de Montréal compte lancer un processus de consultation publique pour modifier et bonifier cette politique, dont une ébauche doit lui être présentée dans les prochains jours. L’échéancier des consultations n’a pas encore été annoncé.

Ailleurs au Québec

Des rassemblements se sont aussi déroulés dans d’autres villes à travers la province, notamment à Sherbrooke et à Québec, face à l’Assemblée nationale. Des députés du Parti québécois et de Québec solidaire y avaient annoncé leur présence.

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Sur Twitter, le Service de police de la Ville de Québec a indiqué que la manifestation s’est terminée peu après 13h et a remercié les participants pour son déroulement «dans la paix et le bon ordre».

Ces événements s’inscrivent dans une vague de mobilisation qui a gagné les quatre coins du globe, sous l’impulsion de la mort de George Floyd, cet Afro-Américain suffoqué par un policier qui a maintenu son genou pressé contre son cou durant près de neuf minutes, il y a bientôt deux semaines, à Minneapolis.

La colère qui déferle depuis à travers les États-Unis a trouvé écho jusqu’en Europe, en Afrique, en Asie et en Océanie, où plusieurs dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues dans un élan de solidarité ce weekend.

Des milliers de personnes à Montréal pour manifester.