[MATIÈRE À RÉFLEXION] La politique, un sport extrême selon Denis Lebel

Julien Renaud
Julien Renaud
Le Quotidien
Après 17 ans de carrière comme maire, député fédéral, ministre, lieutenant conservateur au Québec et chef intérimaire adjoint, puis un mandat de trois ans à titre de président-directeur général du Conseil de l’industrie forestière du Québec (CIFQ), le Robervalois Denis Lebel entame un nouveau chapitre : la retraite. Retour sur sa carrière et regard sur sa nouvelle vie. Propos recueillis par Julien Renaud, Le Progrès.

[Question] Commençons par l’aspect humain. L’étape de la retraite est une transition majeure, un nouveau chapitre. Quels sentiments vous ont habité dans cette réflexion ? Que pouvons-nous vous souhaiter, toujours sur le plan humain ?


[Réponse] Lorsque j’ai accepté le poste de PDG du CIFQ en 2017, je savais que le 14 août 2020 serait le moment de ma retraite. C’est avec sérénité et satisfaction que je m’y suis préparé. Faire des choses que je n’avais pas le temps ou l’énergie de faire, reprendre une bonne forme physique, savourer les plaisirs en famille ; mon programme sera des plus intéressant. Souhaitez-moi la santé et je devrais bien m’en tirer pour la suite des choses.

Denis Lebel se souhaite une retraite paisible sur le bord du lac Saint-Jean, tout en continuant d’être utile pour sa communauté.

[Q] En tant que bénévole et homme politique, vous vous êtes impliqué dans votre milieu tout au long de votre cheminement professionnel. À l’annonce de votre retraite, vous avez mentionné que vous receviez déjà des offres et que vous cherchiez comment vous « investir dans la société ». Dans quelle mesure prévoyiez-vous rester impliqué ? Le portrait se précise-t-il ?


[R] Au fil des ans, je me suis rendu compte à quel point le sentiment d’être utile était important pour moi. J’ai effectivement la chance d’avoir des discussions avec certaines personnes pour mes implications futures. Comme ma retraite ne date que de quelques jours, je me donne quelques semaines de repos et de réflexion avant de prendre des décisions.

[Q] Vous venez de terminer un mandat de trois ans à titre de PDG du CIFQ, un organisme qui se veut le principal porte-parole de l’industrie. À votre nomination, vous aviez affirmé : « Il y a un gros travail de vulgarisation à faire parce qu’on s’aperçoit que les grands centres ne sont pas nécessairement conscients de l’importance de l’industrie forestière au Québec dans leur quotidien. » Pensez-vous avoir atteint cet objectif de sensibilisation ? La pandémie a-t-elle joué un rôle en ce sens ?

[R] Je pense que nous avons fait des progrès, mais il y a encore beaucoup de travail à faire. Notre campagne Une forêt de possibilités, qui nous a permis de mobiliser plus de 60 partenaires, est un outil exceptionnel pour continuer l’éducation et la sensibilisation. La forêt est millénaire, mais les plus vieux arbres qui l’habitent sont tout au plus centenaires. La forêt est un jardin dont le cycle de vie est plus long que celui d’un potager, mais la récolte et l’entretien y sont aussi importants. En effet, 80 % de la forêt se régénère de façon naturelle et la plantation permet de s’assurer qu’il y ait au moins autant d’arbres qu’avant la récolte. La pandémie aura permis aux gouvernements et à une partie de la population de réaliser que pour avoir des produits comme le papier de toilette, les mouchoirs, la boîte en carton pour emballer les médicaments ou livrer la pizza, il faut récolter des arbres, les transporter et les transformer, tout ça avec une ressource renouvelable.

[Q] Permettez-nous de vous inviter à vous mettre dans la peau d’un médecin. Devant vous : l’industrie forestière du Québec. Quel est votre diagnostic actuel ? Qu’inscrivez-vous sur la prescription ?

[R] Grâce à des hommes et des femmes incroyables, l’industrie forestière a passé et passe encore au travers de nombreuses crises. La résilience est la plus grande force de l’industrie, qui reste forte, avec ses 60 000 emplois partout au Québec. La prescription, c’est un régime forestier amélioré pour permettre à l’industrie d’être plus compétitive pour faire face à la mondialisation.

[Q] La pandémie de COVID-19 a eu des conséquences économiques majeures. L’industrie forestière en a subi les contrecoups, comme bien d’autres secteurs. Quelles devraient être les bases du plan de relance économique du pays ?


[R] Par sa capacité à stocker le carbone par ses arbres et ses produits, la forêt est le meilleur outil que possèdent la province et le pays pour contrer les changements climatiques. Plantons des arbres, la bonne essence au bon endroit, récoltons au bon moment et construisons en bois. Aussi, pour moi, notre jeunesse est notre planche de salut. Investissons en éducation ; c’est ce qui peut avoir le plus de résultats positifs pour assurer notre avenir.

[Q] En juin 2017, vous avez annoncé votre retraite de la vie politique. Que retenez-vous, avec quelques années de recul en plus, de votre carrière politique ?

[R] La politique est un sport extrême depuis toujours, mais la venue des médias sociaux, où un mensonge répété devient une vérité et que ce sont les « j’aime » qui influencent la population, ça rend la politique de moins en moins facile et attrayante. J’ai eu la chance de sortir victorieux à mes sept élections. Je dois donc un énorme merci à mes organisateurs et aux électeurs qui m’ont supporté pendant toutes ces années. Avec du recul, mes maximes ont pris encore plus de sens. « Je serai plus longtemps Denis que ministre » et « Il est agréable d’être important, mais plus important d’être agréable », eh bien, elles étaient vraies, ces affirmations.

[Q] Dans quel rôle vous êtes-vous senti le plus utile ? Y a-t-il un dossier pour lequel vous auriez aimé en faire plus ? Dans le même ordre d’idée, quelles sont votre plus grande victoire et votre plus grande défaite en politique ? Quelles leçons avez-vous retenues de ces deux événements ?

[R] Je me suis senti utile dans chaque rôle, mais les responsabilités n’étaient pas les mêmes. L’époque où j’étais ministre de quatre ministères simultanément a été folle raide. Il y a un dossier qui me tenait à coeur et que je n’ai pas terminé. C’est celui de la couverture du réseau cellulaire sur la route 155 entre Chambord et Shawinigan.

Assurément [ma plus grande victoire est] ma première élection comme député, en 2007. Nous avions transformé une majorité de près de 10 000 voix pour le Bloc québécois à l’élection précédente en une majorité, elle aussi, de près de 10 000 votes pour nous. Une aventure commencée avec Michel Larouche et Rémi Leclerc nous avait permis de mobiliser des centaines de bénévoles et des milliers d’électeurs. Je veux mentionner deux dossiers qui ont été des victoires pour moi. Comme maire, il a fallu patience et collaboration pour que la nouvelle prison se construise à Roberval. Et, bien sûr, la construction du nouveau pont Champlain, à partir d’une page blanche, grâce au travail de toute une équipe. Nous annoncions 140 jours plus tard le projet qui est aujourd’hui une réalité qui nous rend tous fiers. Je n’ai pas souvenir d’une défaite politique, mais je peux vous partager que, comme maire, la journée du feu du couvent des Ursulines m’a fait probablement plus mal qu’une défaite. Il faut avoir de l’humilité, dans la victoire, de l’assurance sans suffisance.

[Q] Votre fille Marie-Ève Lebel a été élue conseillère municipale en 2017, à Roberval. En tant que père, êtes-vous heureux de voir votre fille suivre vos traces ? Fait-elle appel à vos conseils ?

[R] Je suis vraiment fier de nos deux enfants, Marie-Ève et Mathieu, qui sont engagés au service de la population. La décision de Marie-Ève de faire de la politique municipale me réjouit. Nous verrons ce qu’elle décidera pour le futur, mais je la trouve pas mal bonne. J’ai la chance qu’elle me fasse confiance en me demandant conseils et avis, mais moi aussi, je la consulte. Le choc des générations !

[Q] Vous vous êtes toujours défini comme un régionaliste. Vous souhaitez d’ailleurs une retraite paisible chez vous, sur le bord du lac Saint-Jean. À votre avis, le poids des régions à Québec et à Ottawa est-il en croissance ou en décroissance ? Quels sont vos souhaits pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean ?

[R] Les difficultés, ou carrément la disparition de plusieurs médias régionaux, jumelées aux diminutions de budget pour les salles de nouvelles des grands réseaux, diminue l’influence des régions. Centralisation, urbanisation, mondialisation : tous d’énormes défis pour nos régions. Notre région va continuer à se réinventer, tout en optimisant les retombées de nos ressources naturelles. Pour pouvoir partager de la richesse, il faut d’abord en créer. C’est par son imagination, son appartenance et sa fierté, et avec le coeur à l’ouvrage, que notre population va bâtir le futur de notre région. Faisons-nous confiance ; parole de Bleuet, comme je l’ai dit un jour !

[Q] Plusieurs analystes, élus et citoyens disent que la politique est en crise de confiance. Êtes-vous d’accord avec ce constat ? Comment rebâtir les ponts, à l’ère des fausses nouvelles, des théories du complot, de l’individualisme, de la mondialisation et du populisme ?


[R] Je partage le constat et je n’ai pas de solution miracle. Et ça ne sera pas facile de changer le contexte de l’après-pandémie. De moins en moins de rencontres en personne pour avoir le senti des gens et les médias sociaux de plus en plus présents vont compliquer les choses encore davantage. L’authenticité est la meilleure option pour faire la différence, mais comment y arriver avec moins de contacts en personne ?