Colin Kaepernick est devenu l’un des sportifs les plus connus de la planète.

L'incendie Colin Kaepernick

Colin Kaepernick. Son nom claque comme un défi. Il crépite comme un incendie. Pour une moitié de l’Amérique, l’ancien joueur-vedette des 49ers de San Francisco est un zéro. Pour l’autre moitié, c’est un héros. En 2018, l’apparition de Kaepernick dans une publicité de Nike a fait connaître au monde entier son personnage de rebelle silencieux. Survol de la controverse suscitée par celui que le New York Times présente comme «le sportif le plus polémique de sa génération».

Colin Kaepernick n’a pas joué un match de football depuis deux ans.

Il n’est plus sous contrat d’une équipe de la NFL.

Il parle moins souvent en public qu’un moine orthodoxe grec enfermé dans une caverne, tout en haut d’un rocher.

Pourtant, depuis qu’il a mis un genou à terre lors de l’interprétation de l’hymne national, pour protester contre les violences raciales, il est devenu l’un des sportifs les plus connus de la planète.

En septembre, quand la nouvelle saison de la Ligue nationale de football (NFL) a commencé sans lui, les commentaires sont venus de partout. Sur Twitter, même l’ancien président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, s’est désolé de son absence. [1]

Pour reprendre le commentaire d’un humoriste, «vous vous rendez compte que les États-Unis vont mal lorsque c’est un iranien, fanatique admirateur de l’ayatollah Khomeini, qui nous donne les leçons de football.»

Le 16 octobre 2016, Colin Kaepernick pose un genou au sol durant l’interprétation de l’hymne national qui précède le match entre les 49ers et les Bills.

Un conte de fées

Ici, un bref retour en arrière s’impose. Pendant longtemps, l’histoire de Colin Kaepernick ressemblait à un film de Disney. Né d’une mère célibataire, il est vite confié à une famille d’adoption blanche. L’enfance privilégiée. L’université. Le football. Le diplôme en administration des affaires. Et pour couronner le tout, le repêchage par les 49ers de San Francisco, en avril 2011.

En février 2013, à sa deuxième saison, Kaepernick conduit les 49ers à une participation au Super Bowl. On le présente alors comme le prototype du quart-arrière de l’avenir. Un athlète prodigieux qui peut tout faire, ou presque. En 2014, il signe un contrat qui doit lui rapporter la bagatelle de 134 millions $, sur six ans. [2]

Au faîte de sa gloire, Colin Kaepernick se paye le luxe de jouer les mauvais garçons. Pour célébrer un touché, il embrasse ses biceps tatoués, ce qui engendre un mot : le «Kaepernicking». En juillet 2013, il pose nu pour le magazine ESPN. Plus tard, la NFL le met à l’amende pour son langage ordurier sur le terrain. Un chroniqueur compare même son allure à celle d’un gars «qui vient d’être libéré de prison». [3]

Hélas, en 2015, les blessures et les changements d’entraîneurs le font dévier de sa glorieuse trajectoire. Les 49ers connaissent une saison atroce. L’attaque est la pire de la Ligue. Kaepernick est relégué au rôle de réserviste. En signe de dérision, les partisans racontent que pour secouer l’équipe, l’entraîneur a décidé d’habiller seulement la moitié des joueurs pour la prochaine partie. Avant d’ajouter : «Tous les autres devront s’habiller seuls».

Très drôle. Mais au moment où la carrière sportive de Colin Kaepernick s’enlise, celle du militant prend son envol. Monsieur retourne à l’université. Il s’intéresse aux citoyens noirs abattus par la police dans des circonstances suspectes. Il suit de près l’engagement social des sportifs. Il rencontre des figures historiques des droits civiques.

Le célèbre sociologue Harry Edwards lui résume la situation raciale de manière brutale. «À l’époque de l’assassinat de Martin Luther King [1968], on rapportait officiellement 40 lynchages de Noirs par an. Aujourd’hui, c’est 147 Noirs tués par la police, chaque année. Est-ce un progrès?» [4]

Le visage de Kaepernick apparaît dans la campagne célébrant le 30e anniversaire du slogan «Just do It».

Peuple à genou

Le 14 août 2016, lors du premier match présaison, Colin Kaepernick décide de faire quelque chose. Il reste assis durant l’hymne national. Sauf que personne ne le remarque! Après tout, il n’est plus qu’un réserviste. En fait, c’est seulement deux semaines plus tard que son geste attire l’attention.

«Je ne vais pas me lever pour montrer que je suis fier du drapeau d’un pays qui oppresse les gens de couleur, explique-t-il à un journaliste de nfl.com. Pour moi, c’est une cause plus grande que le football et [il] serait égoïste de détourner le regard.»

Seule concession aux critiques, Kaepernick accepte de modifier son acte. Au lieu de rester assis, il pose désormais un genou par terre. Peu importe. Le geste provoque une réaction enflammée. Comme si on venait de mettre le feu à une poudrière.

Beaucoup de partisans traitent Kaepernick de traître, d’ingrat, de joueur médiocre en quête d’attention. Les policiers menacent de ne plus assurer la sécurité des matches des 49ers. Steve King, un élu de l’Iowa à la Chambre des représentants, l’accuse d’être «sympathique à l’État islamique». Le président Donald Trump lui suggère de «changer de pays».

À l’opposé, le «genou» de Kaepernick provoque aussi l’enthousiasme. Son chandail devient le plus vendu dans le monde du football. Son exemple fait boule de neige. On s’agenouille un peu partout. Dans les stades des universités et des écoles secondaires. Sans parler de la NFL. Au bout de trois semaines, un joueur sur cinq pose le genou par terre. 

L’affaire Kaepernick divise l’Amérique. Selon un sondage HBO/Marist, 47 % des Américains estiment que les athlètes devraient être obligés de se lever pour l’hymne national. 51 % croient le contraire. [5]

Le risque calculé de Nike

Avec le temps, Kaepernick devient l’objet de vives discussions au siège social de la multinationale Nike, en Oregon. Théoriquement, le quart-arrière reste sous contrat avec la multinationale. Dans les faits, on ne sait pas trop quoi faire de lui. Même qu’au printemps 2018, la haute direction semble décidée à couper les liens avec ce «fauteur de troubles», cet agent libre que pas une seule équipe ne veut embaucher. [6]

Apparemment, c’est le responsable des communications qui convainc ses collègues que Kaepernick constitue une bonne affaire. Il insiste sur le fait que les deux tiers des acheteurs de produits Nike aux États-Unis ont moins de 35 ans. Surtout, il rappelle que les rivaux Adidas et Puma sont intéressés à récupérer le rebelle.

Quelques semaines plus tard, le visage de Kaepernick apparaît dans la campagne célébrant le 30e anniversaire du slogan «Just do It». Juste à temps pour l’ouverture de la saison de la NFL. «Crois en quelque chose, même si cela signifie tout sacrifier», proclame la pub.

L’effet est immédiat. Encore une fois, Kaepernick produit sur l’Amérique conservatrice une réaction semblable à celle qu’engendre l’apparition de la pleine lune chez un loup-garou.

Sur les réseaux sociaux, des centaines de personnes brûlent leurs vêtements Nike. La multinationale est inondée de commentaires racistes. [7] Plusieurs réceptionnistes sont en état de choc. D’autant plus qu’ils doivent toujours répondre par la même phrase standardisée : «Chez Nike, nous sommes désolés que vous vous sentiez ainsi».

Reste que pour Nike, le risque est calculé. La pub Kaepernick est visionnée plus de 80 millions de fois en deux semaines. Les ventes bondissent. La campagne cible une clientèle jeune et urbaine, qui aime les produits de marque portant un message. De plus, la controverse détourne l’attention de plusieurs scandales de discrimination et de harcèlement sexuel qui ont secoué Nike au cours des dernières années. [8]

À long terme, la multinationale estime que le temps joue en sa faveur. Les précédents historiques ne manquent pas. En 1963, par exemple, à peine 23 % de la population américaine avait accueilli de manière favorable le célèbre discours «I Have a Dream» de Martin Luther King. On connait la suite. [9]

Un peu cynique? Peut-être. Mais pas autant que cette conclusion d’un célèbre psychologue australien : «Nous vivons une nouvelle ère du commerce, au cours de laquelle les compagnies font semblant de se préoccuper de justice sociale pour vendre des produits à des gens qui font semblant de détester le capitalisme».

Au cours des derniers mois, l’ex-joueur Kaepernick a signé un contrat pour un livre, des conférences et un projet de série télé. On le décrit désormais comme un «entrepreneur» des droits civils.

Et maintenant?

Sur le terrain, la protestation s’essouffle. À la mi-décembre, seulement trois joueurs de la NFL mettent encore le genou à terre, durant l’hymne national. [10] L’un d’eux, le maraudeur Eric Reid, est un ancien coéquipier de Kaepernick. Comme par hasard, il a dû se soumettre à sept tests antidopage, en l’espace deux mois. À chaque fois, la NFL prétend que son nom a été tiré au hasard!

Au même moment, Colin Kaepernick poursuit la NFL pour «collusion». Il juge suspecte la sévérité de la NFL à son endroit. «Après tout, comme écrit le New York Times, des équipes de la NFL ont fait signer des contrats à des joueurs qui avaient battu leur épouse ou qui organisaient des combats à mort de chiens juste pour le plaisir. Par contre, il semble que le fait de protester durant l’hymne national constitue LE péché impardonnable.» [11] 

Tout bien considéré, l’ancien quart-arrière a-t-il encore besoin du football? Paradoxalement, il est plus populaire que lorsqu’il était joueur. Le magazine GQ l’a nommé «Citoyen de l’année». Amnistie internationale l’a nommé «Ambassadeur de Conscience».

Au cours des derniers mois, Kaepernick a signé un contrat pour un livre, des conférences et un projet de série télé. On le décrit désormais comme un «entrepreneur» des droits civils. En signe de solidarité avec lui, la chanteuse Rihanna et le rappeur Jay-Z ont même refusé de participer au spectacle de la mi-temps.

Avec le recul, on peut dire que les propriétaires de la NFL ont eu chaud. Mais n’exagérons rien. L’idée d’un véritable boycott de la NFL n’a jamais vraiment été à l’ordre du jour. Ni chez les pro-Kaepernick. Ni chez les anti-Kaepernick. Après avoir piqué du nez, les cotes d’écoute de la Ligue ont augmenté de 5 %, en 2018.

De quoi ressusciter une vieille blague sur le caractère quasi religieux du football. «Il était une fois un homme qui avait gagné un billet pour le Super Bowl. L’ennui, c’est que son siège est situé tout en haut des gradins. Il ne voit pas grand-chose, même avec des jumelles. Mais il aperçoit soudain un siège inoccupé, tout en bas, à côté d’une vieille dame, dans les premières rangées. Il décide de s’y risquer.

— Arrivé sur les lieux, il demande à la vieille dame s’il peut s’asseoir à côté d’elle. 

— Bien sûr, répond-elle. Nous avions acheté deux billets, avec mon mari. Nous ne manquions jamais un Super Bowl. C’était notre gâterie annuelle. Mais il est décédé la semaine dernière. Et je n’ai trouvé personne pour m’accompagner, aujourd’hui.

— C’est terrible, compatit l’homme. Avec le temps, on finit par se retrouver tout seul. 

— Pas du tout, répond la dame. C’est seulement qu’en ce moment, ils sont tous en train d’assister à ses funérailles.  

En une du magazine Time

Le patriotisme sur commande

Il n’y a pas si longtemps, le président Donald Trump suggérait aux propriétaires de la NFL de congédier tous les «fils de pute» qui manquent de respect envers les symboles patriotiques. Faute de quoi, il menaçait d’abolir les avantages fiscaux qui permettent aux équipes d’utiliser de l’argent public pour construire leurs nouveaux stades. Une menace sérieuse quand on sait que le futur stade des Raiders Las Vegas a reçu plus de 750 millions $ de fonds publics. 

Mais pour la NFL, le «malaise» patriotique apparaît bien plus vaste. Depuis des années, la Ligue fait mine de raffoler des drapeaux et des militaires. Impossible de regarder un match sans voir défiler des soldats. Sauf que ce patriotisme n’est pas nécessairement spontané. Ni gratuit. 

Selon un rapport du sénat américain, la Ligue fait partie des organisations à qui le Pentagone a versé 53 millions $, entre 2012 et 2015, pour assurer une place de choix à ses militaires, dans les cérémonies. [12] Prise la main dans le plat de bonbons patriotiques, la NFL a même remis 700 000 $ aux «contribuables» américains. 

1. Iran’s Ex-President Mahmoud Ahmadinejad Tweets Hot Take on Colin Kaepernick, Ted Cruz Responds, USA Today, 4 septembre 2018.
2. Colin Kaepernick Received Less Than One-Third of His «Record» $126 Million Contract, Business Insider, 10 septembre 2017
3. The Awakening of Colin Kaepernick, The New York Times, 7 septembre 2017.
4. La voix de la révolte, L’Équipe, 6 octobre 2018.
5. The Short List, Colin Kaepernick, Time Person of the Year #6, Time Magazine, 2017.
6. Nike Nearly Dropped Colin Kaepernick Before Embracing Him, The New York Times, 26 septembre 2018.
7. Nike Call Center Employee Describes Racists, Trump Supporters Blasting Kaepernick Ad Campaign, Newsweek, 9 septembre 2018.
8. Nike Nearly Dropped Colin Kaepernick Before Embracing Him, The New York Times, 26 septembre 2018.
9. Stop Whining About the Protest Already, Fortune, 29 septembre 2017.
10. Le site Courage-Under-Fire.com tient un décompte précis des protestataires.
11. Colin Kaepernick is Not Going Away, The New York Times, 31 août 2018.
12. Pentagon Spent Millions on «Paid Patriotism» at Pro Sports Games.