Après 17 mois de lock-out à l’ABI, le Syndicat des Métallos s’en prend au premier ministre François Legault avec le dépôt d’une plainte à l’OIT.

Les Métallos portent plainte à l’OIT contre François Legault pour ingérence dans les négos à l’ABI

BÉCANCOUR — Voulant dénoncer l’ingérence du premier ministre François Legault dans les négociations à l’ABI, le Syndicat des Métallos dépose une plainte auprès de l’Organisation internationale du Travail (OIT) à l’encontre du gouvernement du Québec. La plainte vise des violations à la Convention sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical ainsi qu’à la Déclaration de l’OIT relative aux principes et droits fondamentaux au travail ainsi qu’à la Déclaration de principes tripartite sur les entreprises multinationales et la politique sociale.

«Par ses déclarations visant à jeter un discrédit sur la position syndicale en la qualifiant à répétition de déraisonnable, le premier ministre est venu peser de tout son poids en faveur de la compagnie dans une négociation du domaine privé. Il a pris fait et cause pour la partie patronale. C’est contraire au droit international et nous demandons à l’Organisation internationale du Travail de se saisir du dossier», explique le directeur québécois des Métallos, Alain Croteau.

La plainte en question a été envoyée au Comité de la liberté syndicale qui relève de l’OIT, l’agence de l’Organisation des Nations unies chargée au niveau mondial d’élaborer et de superviser les normes internationales du travail. Elle vise les nombreuses déclarations publiques du premier ministre du Québec, François Legault, en avril, mai et juin dernier au sujet du conflit de travail qui fait rage chez ABI depuis le 11 janvier 2018.

«Le gouvernement du Québec, par les déclarations de son premier ministre François Legault, a manqué à ses obligations stipulées aux déclarations et convention de l’OIT en diffusant de l’information inexacte quant aux enjeux de la négociation et en prenant position officiellement en faveur d’ABI, discréditant ainsi publiquement le Syndicat», indique Me Katherine-Sarah Larouche, du cabinet Philion, Leblanc, Beaudry, avocats.

«Le gouvernement du Québec a ainsi entravé le droit du Syndicat au libre exercice du droit syndical et son droit de revendiquer librement et avec des chances égales des conditions de travail pour les salariés syndiqués d’ABI», renchérit-elle.

La plainte recense au moins neuf déclarations publiques du premier ministre entre le 1er avril et le 3 juin dernier. Selon le Syndicat, dans ses interventions, le premier ministre «a induit le public en erreur» quant aux enjeux de la négociation, décriant les «demandes syndicales», alors même que celui-ci n’en formule aucune dans la présente négociation, précise-t-on, et ne fait que réagir aux demandes de concessions de l’employeur, «dont plusieurs se sont rajoutées seulement récemment, après plusieurs mois de lock-out».

«Dans cette négociation, c’est l’employeur qui est en demande, c’est lui qui a même ajouté des nouvelles demandes plusieurs mois après le déclenchement du lock-out. Le Syndicat n’en a aucune. Depuis le début, ce dernier ne fait que répondre aux demandes de concessions de l’employeur, ouvrant la porte à des aménagements qui sont toujours jugés insuffisants par Alcoa. Le premier ministre le sait, mais il répète systématiquement que les demandes syndicales sont déraisonnables. Il fait de la désinformation», dénonce l’adjoint au directeur québécois des Métallos, Dominic Lemieux.

Il rappelle qu’au cours de la négociation, la partie syndicale a accepté de considérer un régime de retraite à financement salarial où le risque est assumé par les travailleurs en remplacement de l’actuel régime de retraite à prestations déterminées, afin de répondre aux demandes des actionnaires d’Alcoa. 

«En donnant raison à l’employeur et en exerçant une pression indue sur les travailleurs auprès de l’opinion publique, le premier ministre a nui au processus de négociation et à celui de médiation. Plutôt que de considérer la contre-proposition syndicale, l’employeur s’est campé sur ses positions et le lock-out s’éternise. Pire, l’ingérence du premier ministre a jeté un doute sur l’objectivité du gouvernement dans le dossier, au moment même où le ministre du Travail déposait une hypothèse de règlement, d’ailleurs très favorable à l’employeur, et où le syndicat demande la collaboration des autorités pour faire respecter la loi anti-briseurs de grève», affirme le président de la section locale 9700, Clément Masse.

Interrogé sur la suite des choses, Dominic Lemieux rappelle au Nouvelliste «qu’on est toujours prêt à négocier». «On n’a pas de nouvelle de l’employeur local. On est à planifier un voyage aux États-Unis pour aller voir nos confrères, consœurs, qui ont aussi maille à partir avec Alcoa. Nos dirigeants syndicaux à Pittsburgh tentent d’établir une communication avec les hauts placés d’Alcoa, mais on n’a pas les résultats encore de cette démarche-là», fait-il savoir. 

Ce dernier dit espérer que par cette plainte «qui peut être retirée à tout moment», précise-t-il, «le premier ministre joue son rôle, qu’il ramène les deux parties, qu’il mette un peu de pression sur Alcoa et du côté des Américains». «Cela a assez duré, le syndicat, on en a mis de l’eau dans notre vin», martèle
M. Lemieux.

Pour le professeur titulaire en relations de travail de l’UQTR, Jean-Claude Bernatchez, la plainte syndicale «n’est pas gagnée d’avance». 

Logiquement, dit-il, la plainte devrait être faite contre le gouvernement du Canada, car le Québec n’est pas un État représenté à l’OIT. «Comme le Québec n’est pas membre de l’OIT, la plainte contre le premier ministre du Québec n’aura pas de suite valable à l’OIT à moins que le gouvernement du Canada en fasse la sienne. Et le pouvoir de l’OIT se limite à formuler une recommandation», conclut le spécialiste.

Fermeture totale le 24 juin?

Selon certaines sources, la direction de l’Aluminerie de Bécancour pourrait fermer toutes ses cuves dès le 24 juin prochain avec l’arrivée de la période estivale et les vacances du personnel-cadre.

Jusqu’à tout récemment, le scénario le plus probable consistait à fermer bientôt la moitié de la demi-série de cuves. Déjà, sans vouloir confirmer cette information, la direction d’Alcoa avouait que l’opération de l’usine à capacité réduite par les employés-cadres n’était pas une situation viable à long terme.

Si la multinationale soutient n’avoir jamais encore parlé de fermeture de cuves, pour ce qu’il en reste (120 sur 720), le Syndicat des Métallos ne veut pas commenter les rumeurs. «Le temps met de la pression sur tout le monde», a toutefois affirmé le ministre Jean Boulet.

On se rappellera que deux séries de cuves avaient été arrêtées le 11 janvier 2018. La propriété d’Alcoa (74,95 %) et de Rio Tinto Alcan Inc. (25,05 %) a une capacité nominale de 413 000 tonnes métriques par année partagée à travers trois séries de cuves. Or, en décembre 2018, l’entreprise annonçait qu’elle réduisait de moitié les opérations de l’unique série de cuves restante.