«Moïse» Thériault et quelques disciples photographiés au lac Sec.

Le spectre de «Moïse» Thériault toujours présent

Il y a 40 ans, Roch Thériault arrivait en Gaspésie, en provenance de la Beauce, afin d’établir ses disciples en marge de la société, en prévision de la fin du monde. Se disant en contact avec le Tout-Puissant, il avait ainsi conclu publiquement à l’occurrence de l’apocalypse pour février 1979. Ex-adventiste, il dirigeait sa secte en interprétant la bible. Appelé «Moïse» par ses disciples, il assoira son pouvoir en traitant ses membres avec des débordements de sauvagerie dont on parle encore. Ses exactions sont décrites dans «L’alliance de la brebis», un livre rédigé par Gabrielle Lavallée, qui a suivi Moïse de 1977 à 1989.

BONAVENTURE — Bien des gens de la Baie-des-Chaleurs ont côtoyé pour diverses raisons Roch «Moïse» Thériault et ses disciples entre leur arrivée à Bonaventure, en Gaspésie, le 5 juin 1978, et leur départ, en février 1984.

Les réactions initiales face à la présence du groupe ont oscillé entre l’incrédulité et la sympathie, incluant les railleries, les encouragements, les relations d’affaires et beaucoup de curiosité. La secte avait bénéficié d’un peu d’appui local pour atteindre le lac Sec, le 11 juillet 1978, à 15 kilomètres au nord de Saint-Jogues, paroisse située à son tour au nord-est de Paspébiac.

André Babin, de Bonaventure, a pour sa part rencontré Moïse en 1979.

«Je travaillais au ministère des Ressources naturelles, section forêt. Il avait fallu l’aviser de sortir. Il était illégal de s’installer sur les terres publiques sans bail. Mais il répondait que quand tu tiens feu et lieu, tu as des droits […] Il était saoul une fois et il avait chiffonné la lettre du Ministère. Le ministère n’était pas intervenu au début de l’occupation de la secte, il faut dire», relate M. Babin.

Il rappelle qu’en 1978-1979, «ça devenait à la mode d’aller au mont de l’Éternel. C’était à qui allait les visiter. Le patron, au bureau, y allait les fins de semaine. On ne savait pas trop pourquoi. Des policiers aussi allaient là pendant leur congé. Des gens allaient livrer du poisson. Ce n’était pas bête, ce que «Moïse» faisait. Il manipulait les gens. Il était déifié par certaines personnes. Les interventions sont venues à partir du moment où il y a eu des abus. Le centre jeunesse surveillait la situation des enfants. Il [Moïse] a été sorti».

Johanne Larocque, de Saint-Jogues, se souvient de «Moïse» à l’été 1978.

«Il était venu faire scier du bois chez mon père, qui était allé livrer ses planches. Les gens du groupe obéissaient à Moïse. Il y avait une grosse barrière avant leur maison. Mon père n’était pas impressionné par «Moïse». Il le déprenait quand son véhicule était embourbé», dit-elle.

«Mais des gens l’étaient, impressionnés. Il était allé à la polyvalente de Paspébiac et le directeur avait accepté qu’il bénisse les enfants. Une voisine avait été bénie pour réussir son examen et Moïse lui avait dit qu’elle passerait. Elle a échoué», note Mme Larocque.

Moïse a aussi pris le micro à CHNC, à New Carlisle. «Des gens donnaient de la nourriture. La police apportait le courrier. C’était une façon de surveiller. Il (Moïse) battait un de ses disciples, on l’avait su. Mon père a cessé de faire affaire avec lui. Des gens allaient boire là, au mont de l’Éternel. Au Cégep, à Montréal, l’automne suivant, une amie me demandait d’où je venais et je répondais: “Tu ne sauras pas où c’est, Saint-Jogues”, mais tout le monde savait, à cause de cette histoire», dit-elle.

Johanne Larocque a réalisé, lors de ses études à Montréal à l'automne 1978, que l'histoire de Moïse faisait le tour du Québec. Elle a notamment été estomaquée de voir un reportage montrant l'église de sa paroisse, Saint-Jogues, et son père descendant les marches.

«Ils avaient peur de lui»

Une commerçante retraitée de la Baie-des-Chaleurs évoque en détail ses contacts avec le groupe. Elle préfère rester anonyme. «Ils venaient au magasin. Ils montaient des factures. Il fallait insister pour se faire payer […] Celui qui s’est fait castrer est arrivé en pleine nuit, avec une cruche en grès, pesante. “Je m’en vais chez moi”. Je montais à Maria le lendemain, à l’hôpital. Il est monté avec moi. Il m’a raconté toutes sortes de choses. J’en ai cru la moitié. Même parti, il racontait ce que Moïse lui disait de dire.»

Son conjoint les embauchait parfois. «Je suis arrivée une fois. Ils étaient accotés sur la corde de bois, en attendant le retour de mon mari […] Ils avaient faim. J’ai fait de la soupe. Si je demandais quelque chose, comme “voulez-vous reprendre de la soupe?”, comme un ressort, leurs têtes se tournaient vers Moïse. On voyait qu’ils avaient peur de lui».

Le couple n’a jamais pu récupérer les 3000 $ de créances de la secte. C’était toute une somme en 1984.

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LIGNE DU TEMPS POUR LA SECTE DU MONT DE L'ÉTERNEL

  • 16 mai 1947 Naissance de Roch Thériault, au Saguenay.
  • Juillet 1977 Rencontre avec Gabrielle Lavallée, infirmière et future disciple de la secte.
  • 11 juillet 1978 Arrivée de Roch Thériault, de neuf femmes, deux hommes et quatre enfants en forêt publique, au lac Sec, près de Saint-Jogues.
  • 10 septembre 1978 Le groupe a bâti une maison et des dépendances. Les membres brûlent leurs papiers d’identité.
  • 16 septembre 1978 Roch «Moïse» Thériault donne des noms bibliques aux membres le lendemain de ses premiers actes violents sur une fugueuse.    
  • Automne 1978 À Radio-Canada, Moïse prédit la fin du monde pour février 1979. «Il va tomber des grêlons gros comme des automobiles.» Il bat souvent des membres, dont Gabrielle Lavallée.  
  • Janvier-février 1979 Les accouchements se succèdent au lac Sec.
  • Fin mars 1979 Moïse et les trois autres hommes de la secte sont arrêtés par la police. Les trois hommes sont relâchés.
  • 27 avril 1979 Moïse est relâché. Après une évaluation psychiatrique à Québec, il est déclaré inapte à un procès. Il ordonne aux membres de demander de l’assistance sociale.        
  • Juillet 1979 Avec l’argent, Moïse se saoule souvent et bat ses disciples. Il multiplie les humiliations inqualifiables.     
  • 26 mars 1981 Un bébé de deux ans meurt suite à des coups portés par Néhémie, un membre arrivé en novembre.
  • 14 septembre 1981 Moïse castre Néhémie et il coupe plus tard un bout de doigt à Gabrielle Lavallée. Néhémie part.    
  • 9 décembre 1981 La police incarcère Moïse et deux membres de la secte.    
  • 18 janvier 1982 Moïse et les deux membres font face à 22 accusations. Un ordre d’éviction frappe le secteur du lac Sec. Moïse est libéré en avril. La secte se répartit de Paspébiac à Bonaventure.    
  • Septembre 1982 Moïse reçoit une sentence de prison de deux ans moins un jour, à purger à Québec. Enceinte de lui, Gabrielle Lavallée est condamnée à neuf mois pour participation à la castration de Néhémie.    
  • Noël 1982 Gabrielle et Moïse ont congé de prison et rejoignent le groupe. Gabrielle fuit Moïse par peur et il est arrêté.    
  • 23 janvier 1984 Moïse, de Québec, ordonne au groupe de quitter la Gaspésie.    
  • Le 1er mai 1984 La secte déménage à Burnt River, en Ontario. Moïse y multipliera les exactions, en coupant notamment le bras de Gabrielle, à froid, et en tuant sa conjointe, Solange Boilard, suite à une «chirurgie».    
  • Le 18 janvier 1993 Moïse est condamné à la prison à vie. Il est transféré à Dorchester (Nouveau-Brunswick). Certaines de «ses» femmes suivent.
  • Le 26 février 2011 Moïse est retrouvé mort dans sa cellule, tué par un codétenu.