Premiers instants dans l'urgence, alors que les policiers et les secours s'organisent pour répondre au drame survenu à la Grande Mosquée de Québec.

Le prisme déformant des médias

GRAND DOSSIER / Le soir du drame, on ignorait tout encore du tueur et de ses motivations, mais dans les rues autour de la Grande Mosquée, l’affaire était déjà entendue : la faute aux radios et aux médias.

«Certains animateurs de radio de Québec ont du sang sur les mains», lancera un ex-agent du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) qui a aussi dénoncé «la montée d’une politique populiste». 

«J’ai manqué à un devoir», dira le lendemain l’animateur Sylvain Bouchard du FM 93, dans un «examen de conscience» qui aura un certain retentissement. 

Au soir de la vigile devant la mosquée, le maire de Québec a souhaité «qu’une des conséquences (de la tuerie) sera de rejeter ceux qui s’enrichissent avec la haine». Il visait des radios et en remettra le lendemain.

À LIRE AUSSI: L'électrochoc de la mosquée

Il faudra bien un jour «interpeller» les dirigeants, propriétaires et actionnaires des «entreprises qui créent et vendent des produits haineux». 

Aux funérailles de trois victimes à Montréal, un imam a été très applaudi pour avoir fait un «lien» entre la tuerie et l’influence des «médias de masse», des politiciens et des réseaux sociaux. 

C’était il y a un an. La table était mise pour un débat public. Il n’a jamais vraiment eu lieu. 

Le sujet reste sensible. On l’a vu cette semaine encore quand le maire Labeaume a parlé d’un «problème d’environnement sonore» et de l’«ambiance» de Québec. 

«Quelques radios qui porteraient notre message et ce que nous on pense. On appelle ça un prisme déformant». 

On a vu les réactions. Indignation, mépris, déni. Et cette question, légitime : mais de qui parle-t-il au fait? De quelles radios? Quels animateurs? 

Le registre des radios privées est large. On retrouve chez plusieurs un fil conducteur politique commun, mais les tons et les sujets varient, y compris dans une même station. De qui et de quoi parlons-nous? 

Les médias donnent-ils un portrait juste des enjeux identitaires et de ceux touchant la communauté musulmane? Ou en donnent un portrait déformant au point de se «caricaturer nous-mêmes», comme le suggère le maire?

Aurélie Campana, directrice de l’Équipe de recherche sur les terrorismes et les extrémismes à l’Université Laval, rejette la thèse de la faute aux radios de Québec. 

Ces radios «font partie d’une dynamique de remise en cause des élites sur un ton populiste», dit-elle. Mais rien ne démontre un lien entre les radios et la montée de l’extrême droite. Encore moins avec la tuerie de la mosquée. 

Quant au lien entre la tuerie et l’extrême droite, il existe dans «l’imaginaire collectif» parce que les médias ont beaucoup parlé de l’extrême droite et des «idées supposées de l’auteur», dit-elle. Mais «c’est très périlleux».

D’autres hypothèses sont d’ailleurs possibles. Celle par exemple d’une vengeance personnelle pour des motifs qui n’auraient rien à voir avec l’extrême droite.

Le procès permettra peut-être d'y voir plus clair? 

Mais même si le mobile n’était pas celui que tout le monde a cru, cela ne changerait rien au fond des choses : un crime haineux ciblant la communauté musulmane.


« On les apostrophe plus librement avec une approche très populiste. On les associe au terrorisme. On fait des amalgames »
Jean-François Dumas, d’Influence Communication

Depuis la tuerie, les médias ont aussi donné davantage la parole aux musulmans, constate Jean-François Dumas, d’Influence Communication.

Ça aurait pu être une bonne nouvelle, mais ce ne fut pas toujours de la meilleure façon, analyse-t-il.   

«On les apostrophe plus librement avec une approche très populiste. On les associe au terrorisme. On fait des amalgames». 

Les médias se permettent aujourd’hui un «discours plus dur encore sur les communautés ethniques», perçoit-il. Cela aussi donne à réfléchir.

L'animateur du matin au FM 93, Sylvain Bouchard.

«L’EXAMEN DE CONSCIENCE» DE SYLVAIN BOUCHARD

L’animateur Sylvain Bouchard du FM 93 a bien voulu revenir sur son «examen de conscience» de l’année dernière. 

Il avait à l’époque identifié deux choses, dit-il. 

Un : ne pas avoir assez parlé avec la communauté musulmane et ne pas y avoir développé assez de «contacts». 

Il avait souvent parlé des musulmans, mais estimait «ne pas leur avoir assez parlé à eux». 

Il insiste qu’il s’agit d’un «constat très personnel», mais je suis sûr que beaucoup d’autres journalistes, animateurs et médias auraient pu faire le même. 

Depuis l’attentat, «on s’est parlé plus», dit-il. «J’ai lancé plus d’invitations. J’ai eu plus de oui. Je connais mieux les porte-paroles». «Pour se parler, il faut être deux».

Deux : Un «problème de désinformation» causé par un «manque d’informations factuelles détaillées et vérifiées». 

L’animateur estimait ne pas avoir suffisamment expliqué l’origine et l’histoire de la religion musulmane, lui qui pourtant se dit passionné par ce sujet.

«Est-ce que ça a changé? C’est la grande question». «Tout n’a pas changé encore», croit-il. 

Il dit voir encore beaucoup de désinformation, en outre dans Internet. Pas seulement dans Internet, me permettrais-je d’ajouter. 

La nouvelle erronée voulant que des musulmans aient demandé l’exclusion d’une femme sur un chantier de construction rappelle que personne n’est à l’abri.

Cette information mal vérifiée a alimenté la haine et l’intolérance contre la communauté musulmane.

«Il y a des Québécois racistes et islamophobes», constate l’animateur. Les médias ne doivent pas se «mettre la tête dans le sable». «Ignorer un problème n’est jamais bon.» 

Il croit cependant que «les extrémistes prennent trop de place dans le débat». 

Tant ceux qui croient que les musulmans sont «tous terroristes» que ceux qui pensent que «vous êtes tous racistes» si vous critiquez l’islam.

«On leur donne trop d’importance. Ils monopolisent le débat. Charkaoui prend bien trop de  place».

L’animateur fait ici son «autocritique». «Moi aussi je veux des cotes d’écoute. C’est plate à dire, mais l’extrême, c’est vendeur». 

Ça fait réagir, ça donne des clics, des ventes de copie ou des cotes d’écoute. «On est tous pareils, on veut de l’audience. Les extrêmes, c’était vendeur avant l’attentat et ça l’est encore».

*** 

Manifestation à Québec le 25 novembre dernier. Atalante Québec sur les remparts.

L'EXTRÊME DROITE ENVAHIT L'ESPACE PUBLIC

Les médias du Québec ont consacré en 2017 six fois plus d’espace aux groupes d’extrême droite (+588 %) qu’en 2016.

«Tout a explosé cette année», constate le président d’Influence Communication, Jean-François Dumas.

Jusque-là, les médias s’étaient limités à rapporter une «série d’événements islamophobes» en lien avec des mouvements d’extrême droite.

Ce qui a changé en 2017, c’est qu’on «s’est mis à leur donner la parole et à les écouter». 

«On leur a donné la parole et ils ont accepté de la prendre», ajoute Aurélie Campana, de l’Équipe de recherche sur les terrorismes et les extrémismes à l’Université Laval. 

«C’est Trump qui a dédouané tout le monde», analyse le maire Régis Labeaume. «Ici, c’était un phénomène qui n’était pas apparent politiquement. Les gens osaient pas sortir avant Trump». 

Il en a résulté beaucoup de reportages et entrevues dans des médias traditionnels (journaux, radio, télévision), ce qui leur a donné de la visibilité et une sorte de légitimité. 

«Même le Bye Bye a parlé d’eux», relève Herman Deparice-Okomba, du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence.

«Après le 29 janvier, on s’attendait à une baisse du discours et des actes islamophobes», dit Rachid Raffa, ex-président du Centre culturel islamique de Québec. 

Ce fut le contraire, enrage-t-il. «Les choses ont empiré. Leur apparition, tout à fait décomplexée dans l’espace public, banalise la haine du musulman». 

«Les médias parlent d’une chicane entre deux gars de La Meute comme si c’était une querelle à la direction d’un parti politique. Ça, c’est nouveau». 

L’intérêt des médias pour l’extrême droite a été «décuplé» par la mosquée, note Aurélie Campana. «Il y a eu un impact très très important. Comme si on avait levé le voile sur un phénomène qui était passé plus ou moins sous le radar». 

Elle craint que ça «reparte de plus belle» après la commémoration. «Ce serait dans la logique des choses», prévoit-elle. 

Jean-François Dumas est moins catégorique. D’autres éléments ont aussi contribué à la montée de l’intolérance en 2017 : vague de demandeurs d’asile à la frontière du Québec; loi 62 sur les signes religieux; manifestations violentes à Québec; attentats terroristes à l’étranger, etc. 

Des gestes controversés de «l’extrême gauche» ont «dédouané» la droite extrême, croit-il aussi.

Ça s’ajoute aux débats sur les accommodements raisonnables et la Charte des valeurs. «Ça fait dix ans qu’on alimente le feu».

Visibilité pensée

Les groupes d’extrême droite «ne sont pas tout à fait innocents» dans la visibilité que leur donnent les médias. «Certains ont exploité l’événement plus que d’autres», observe Aurélie Campana. «La Meute a été particulièrement habile».

«Ils ont su profiter de l’événement», ont organisé des activités, développé leurs propres plates-formes. «Ils ont compris depuis longtemps la force des médias alternatifs».

Le soir de la tuerie, au moins deux de ces groupes ont publié un communiqué pour dire qu’ils n’avaient rien à voir. «Ils ont contribué à ce qu’on s’intéresse à eux». 

Storm Alliance a été créé 10 jours à peine après la tuerie. Une «coïncidence» croit-elle, mais «le contexte a permis d’accélérer le mouvement». 

Ce groupe, né d’une division chez les Soldats d’Odin, convie ses sympathisants à un souper spectacle anniversaire en février à Québec.  

«Ça a toujours été le cas dans les groupuscules d’extrême droite», explique Mme Campana. 

Ils évoluent rapidement, se disputent, entrent en «dormance», disparaissent. Une espèce «d’instabilité et de fluidité». Ils ont trouvé une «espèce de niche qui était pratiquement inoccupée jusque-là au Québec», dit-elle. Ils n’ont cependant «pas la base sociale nécessaire pour créer un parti politique» obtenir un score significatif.

***

CE QUE DISENT LES CHIFFRES

1- Crimes et incidents haineux

Moins de crimes haineux per capita à Québec qu’à Montréal ou Sherbrooke a soutenu cette semaine le maire Labeaume. C’était peut-être vrai en 2015, mais pas en 2016, où on compte 7,1 crimes haineux par 100 000 habitants à Québec contre 4,7 à Montréal. 

Les crimes haineux ont triplé à Québec entre 2015 et 2017. Cela peut s’expliquer par une hausse des dénonciations, croit le capitaine de la police de Québec, Dominic Gaudreau. 

Le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence estime que 85 % des crimes haineux ne sont pas rapportés. 

Dans tous les cas de figure, le poids des crimes haineux reste infime au plan statistique.   

2- «Ça donne un bon show»

Les constats ne datent pas d’hier. En 2007, plus de 75 % des informations sur la communauté musulmane du Québec portaient sur des controverses, avait noté Influence Communication.

Il n’y avait alors pas plus d’incidents racistes au Québec qu’ailleurs, mais les médias québécois en parlaient plus, car «ça donne un bon show, un bon spectacle», analyse Jean-François Dumas. Rien n’a changé.

3- Plus médiatisé que le 11 septembre

La tuerie de la mosquée fut davantage médiatisée au Québec que le 11 septembre 2001. 

Entre le 30 janvier et le 5 février 2017, un poids média de 58 % au Québec et de 12 % au Canada.

Il ne semble pas y avoir eu d’impact négatif pour Québec qui vient d’avoir la meilleure année touristique de son histoire avec 5 millions de visiteurs.

L’image du Québec a par contre été affectée. Pas tant par la mosquée que par les débats identitaires et l’émergence de la droite extrême. 

Source : Jean-François Dumas, Influence communication

4- Quand La Meute se dégonfle  

Des médias ont -diffusé que La Meute comptait 50 000 membres. Il ne faut pas confondre avec les «amis Facebook».  

Le Monde et le New York Times en ont conclu par erreur que c’était le groupe d’extrême droite le plus important au Canada, voire en Amérique du Nord. 

La visibilité des groupes d’extrême droite est «disproportionnée», par rapport au nombre de leurs membres : guère plus de 80 à 100 au total au Québec, estime le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence. Ce chiffre, comme les autres sur les sympathisants, est à prendre avec réserve. 

***

COMMENT FAIRE MIEUX

Québec a peu fait dans la dernière année pour freiner la montée de l’intolérance et des incidents haineux.

«Qu’est-ce qu’on a fait en 2017? Honnêtement, peu», reconnaît le maire Régis Labeaume. «Ça va être plus facile l’an prochain», croit-il.

Ça aurait été «difficile» en 2017 parce que «la communauté (musulmane) était psychologiquement en détresse», dit-il.  

C’était aussi une année d’élections et ces sujets sont sensibles et à risque, ajouterais-je.

Les débats, audiences publiques et gestes symboliques, même les mieux intentionnés, sont une arme à double tranchant.

Le projet de journée contre l’islamophobie en est le plus récent exemple. Le projet avorté de consultation sur le racisme en est un autre.

Les sujets identitaires réveillent les vieux démons et offrent des tribunes à l’intolérance et aux propos extrêmes. On finit souvent par avoir l’effet contraire de celui recherché.

Comment faire mieux alors?

«C’est la culture qui va nous aider là-dedans», pense le maire. Il faut dit-il «créer des lieux et moments de rencontre». Le MondoKarnaval (prochaine édition au début septembre) en est un bel exemple. Il faut «aider les xénophobes à découvrir l’autre».

Je pense qu’il faut multiplier les exemples de réussite et d’intégration. Insister sur les personnes.

Ne pas les réduire à n’être que des musulmans, alors qu’ils et qu’elles sont d’abord des parents, des coachs de sport, des voisins, des citoyens, des employés, des artistes, des restaurateurs.

La majorité ne va d’ailleurs pas à la mosquée. Comme les catholiques à l’église.

Il faudra peut-être prêcher davantage dans les quartiers, villes ou villages plus homogènes.

Là où il y a moins d’occasions de côtoyer les communautés d’origine ou de religions différentes.

Là où le seul «contact» avec des musulmans est le bulletin de nouvelles qui rapporte l’attentat islamiste de la veille.  

Cela n’interdit pas de critiquer l’islam, de remettre en question le voile et la place que cette religion réserve aux femmes.

Cela ne nous mettra jamais à l’abri d’un crack pot ou d’un illuminé. Mais si cela peut atténuer des peurs et éviter des déchirements, ça en vaut la peine.

Le député Joël Lightbound résume bien : «Il reste encore du travail pour défaire l’ignorance».