À partir de 1931, le père Noël a été la vedette d’une vaste campagne publicitaire de Coca-Cola.
À partir de 1931, le père Noël a été la vedette d’une vaste campagne publicitaire de Coca-Cola.

Le père Noël est-il un bon gars?

Depuis des siècles, la question obsède les adultes : qui est vraiment le père Noël? Un rival du petit Jésus? Une créature de Coca-Cola? Un espion capitaliste? Un tueur des traditions? Un apôtre de la consommation? Une histoire incroyable, mais vraie.

Aujourd’hui, le père Noël triomphe. Son gros visage souriant se retrouve partout. Toute résistance semble inutile. Autant essayer d’échapper aux escadrons de moustiques, un soir de juin, autour d’un lac d’Abitibi. En Amérique du Nord, 85 % des enfants croient à son existence, à un moment ou à un autre. (1) Cette année encore, durant la nuit de Noël, les touts petits vont lui refiler une montagne de 85 millions de biscuits, dont le poids dépassera mille tonnes.

Pas étonnant que le pauvre homme fasse un peu d’embonpoint…

Au passage, les grincheux remarqueront que le petit papa Noël ne se renouvelle pas beaucoup. Sa dernière innovation remonte à 1939, avec l’adoption de Rudolph, le petit renne au nez rouge. On ne parle même pas de la musique de Noël, dont l’omniprésence peut saper le moral. (2) Selon l’ASCAP, l’organisation qui gère les droits d’auteurs aux États-Unis, le répertoire s’est pétrifié. Sur les 20 chansons les plus diffusées, deux ont été composées avant 1934. Et deux sont apparues après 1959. (3)

Peu importe. Le père Noël est devenu intouchable. En 2011, le regain de popularité d’une chanson satirique comme «Grandma Got Run Over By A Reindeer» [Grand maman s’est fait renverser par un renne] reste une bizarrerie. (4) Gare à celui qui touche à un poil du héros. Les grands manitous du commerce veillent. Cette année, le géant Walmart Canada a retiré de la vente un chandail jugé «indécent». On y apercevait un père Noël hilare devant trois lignes de cocaïne, sous le titre «Let It Snow» [Laisse tomber la neige]. (5)

La magie doit être préservée à tout prix. Tant pis pour les rabat-joies comme la défunte actrice Shirley Temple, qui était une célébrité dès l’âge de cinq ans. Invitée à parler du père Noël, Madame expliquait : «J’ai arrêté de croire au père Noël à l’âge de six ans. Maman m’avait amené le voir dans un magasin à rayons et il m’a demandé un autographe.»

Un vendeur de Coca-Cola

Les débuts de la carrière du père Noël n’ont pourtant pas été de tout repos. Au Québec, l’Église catholique se méfie de lui. Jusqu’aux années 20, elle veut que ce soit l’Enfant Jésus qui apporte les cadeaux aux enfants. À ses yeux, le père Noël n’est qu’une bébelle commerciale. Un vendeur de Coca-Cola.* Une «importation» des anglophones et des protestants. Durant la Première Guerre mondiale, on l’accuse même d’être une créature des Allemands! (6)

Il faut attendre les années 1920 pour que le père Noël s’impose à la grandeur du Québec. Avec le temps, on adopte aussi l’habitude de donner les cadeaux le 25 décembre, au lieu du Premier de l’an. Il faut dire que les grands magasins à rayons font beaucoup la promotion de celui qu’on surnomme le «Bonhomme Noël», «Saint-Nicolas», le petit Noël ou «Santa Claus». 

Carte de souhaits illustrant de Père Noël autour de 1916.

«À Montréal, jusqu’aux années 20, des publicités racontent que le père Noël passe deux fois, explique le sociologue Jean-Philippe Warren, auteur du livre Hourra pour Santa Claus! (7). Le 25 décembre, Monsieur donne les cadeaux aux petits anglophones. Puis, le 1er janvier, il fait la tournée des francophones. «Je suis très fatigué, mais je vais y arriver,» confie le père Noël dans certaines publicités.

Les plus excités prédisent la perte du sens sacré de la fête. Ils accusent le père Noël «de détourner les enfants des crèches et de l’enfant Jésus». (…)  (8) De guerre lasse, ils finissent par le considérer comme une sorte d’adjoint de l’enfant Jésus. On voit même des images ou le père Noël et l’enfant Jésus distribuent des cadeaux, tels les deux coéquipiers d’une équipe des légendes de Noël.

Rien à faire. Les enfants vont finir par adopter le père Noël. Plus tard, beaucoup plus tard, le musicien Arlo Guthrie se moquera de ceux qui persistent à le considérer comme un apôtre du Mal. «Le père Noël porte un habit rouge — il doit être communiste. Il porte une barbe et les cheveux longs — il doit être pacifiste. Et que met-il donc dans cette pipe qu’il fume continuellement?»

Un espion capitaliste?

Au début, l’Église catholique méprise le père Noël parce qu’il n’est pas assez religieux. Mais au même moment, le monde communiste le condamne parce qu’il est trop religieux à son goût. En 1928, le père Noël russe est banni d’Union soviétique, à titre d’alliés «des prêtres et des riches». (9) Le barbu sera réhabilité en 1937, à condition qu’il porte des vêtements bleus (ou blancs) pour le distinguer du père Noël «capitaliste», ce gros scélérat vêtu de rouge.

Encore aujourd’hui, le père Noël est parfois accusé de servir à imposer les valeurs chrétiennes. Jusqu’à tout récemment, en Arabie saoudite et dans le sultanat de Bruneï, le simple fait de porter une tuque du père Noël en public vous rendait passible d’une peine de prison. (10)


« À Montréal, jusqu’aux années 20, des publicités racontent que le père Noël passe deux fois. Le 25 décembre, Monsieur donne les cadeaux aux petits anglophones. Puis, le 1er janvier, il fait la tournée des francophones. »
Jean-Philippe Warren, sociologue et auteur du livre Hourra pour Santa Claus!

Historiquement, le père Noël n’est pas toujours mal accueilli. Le 24 décembre 1955, dans un journal de Colorado Springs, une publicité de la compagnie Sears prétend dévoiler le numéro de téléphone «privé» du père Noël. Hélas, le numéro est mal retranscrit. Au lieu de parler au père Noël, les enfants aboutissent sur la ligne ultra-secrète du Commandement de la défense aérienne continentale (CONAD)! (11)

Une fois passé l’effet de surprise, les militaires décident de jouer le jeu. Une tradition est née. Encore aujourd’hui, les radars de la Défense nord-américaine alimentent un site Web sur lequel on peut suivre la tournée du père Noël en direct, durant la journée du 24 décembre. (12)

Reste que le père Noël n’a pas échappé à la Guerre froide entre les États-Unis et l’URSS. Au plus fort des tensions, en décembre 1961, une petite fille de huit ans, Michelle Rochon, écrit au président John F. Kennedy pour lui faire part de ses préoccupations. Elle s’inquiète des essais nucléaires soviétiques dans le Grand Nord, où habite le père Noël.

— S’il vous plaît, empêchez les Soviétiques de bombarder le Pôle Nord, parce qu’ils vont tuer le père Noël, écrit-elle.

Dans sa réponse, le président Kennedy se fait rassurant. 

— Ne t’inquiète pas pour le père Noël. Je lui ai parlé hier et il va bien. Il fera encore sa tournée cette année, à Noël. (13)

Noël interdit

Parole d’historiens, le père Noël prend sa forme actuelle aux États-Unis, durant la première moitié du XIXe siècle. En 1821, on le représente déjà aux commandes d’un traineau qui vole dans le ciel. En 1862, le dessinateur de Thomas Nast lui donne l’apparence d’un gros monsieur perpétuellement souriant, tout de rouge vêtu. Et contrairement à son ancêtre Saint-Nicolas, il n’est pas accompagné du père Fouettard, le vilain qui punit les enfants lorsqu’ils n’ont pas été sages.

Le grand-père barbu habillé de rouge va contribuer à faire de Noël la principale fête de l’année. Un exploit quand on sait que jusqu’en 1800, Noël a parfois mauvaise réputation. Aux États-Unis, elle ressemble parfois à un carnaval. L’alcool coule à flots. Des hommes se déguisent en femmes. Des femmes se déguisent en hommes. De 1659 à 1681, l’État du Massachusetts interdit même Noël! Les contrevenants s’exposent à une amende de 5 shillings, environ 60 $ en argent d’aujourd’hui. (14)

Le Père Noël dans une publicité du magasin Paquet parue dans Le Soleil du 20 décembre 1912.

Il n’empêche. «Dès la fin du 19e siècle, la fête de Noël telle qu’on le connait est en place, explique le sociologue Jean-Philippe Warren. On parle déjà du stress du magasinage et des dépenses exagérées. On s’inquiète que les enfants soient trop gâtés. On se désole que la fête soit devenue trop commerciale.» La nostalgie ne connait pas de limites. Vers 1900, lorsque les lumières électrifiées commencent à remplacer les bougies, plusieurs s’inquiètent que la Fête ne soit plus jamais la même... 

À qui appartient le père Noël?

Aujourd’hui, le père Noël triomphe. Mais il n’échappe pas complètement aux obsessions monde des adultes. Périodiquement, les Grands se chamaillent pour savoir s’il s’agit d’un homme blanc, noir ou asiatique… (15) Récemment, un père Noël du Minnesota a recommandé à ses collègues de surveiller leurs arrières. «Vous pouvez être poursuivi si un enfant tombe de vos genoux. Ou si vous marchez par mégarde sur le caniche miniature d’une dame.» (16)

Signe des temps, il faut parfois payer pour rencontrer le père Noël. À Londres, le magasin Harrod’s va encore plus loin. Depuis cette année, seuls les enfants des clients ayant dépensé au moins 2000 £ [environ 3500 $CAD] peuvent rencontrer le héros. (17) Un ami des riches, le père Noël? Vrai que la folie de la fête laisse des races. En janvier 2019, 15 % des Américains payaient encore des dettes accumulées lors du Noël 2017, 13 mois auparavant. 

Même les scientifiques s’en mêlent. En 2017, des biologistes ont statué que les rennes du père Noël sont probablement des femelles, puisque les rennes mâles n’ont pas de bois en hiver. La ville de New York a même publié un message célébrant l’attelage de rennes comme «une équipe de femmes fortes, puissantes et sous-estimées». (18) D’autres ont émis l’hypothèse qu’il devra déménager sa fabrique de jouets au pôle Sud, à cause du réchauffement climatique...


Le père Noël représenté dans une caricature de Bob Satterfield en 1903.

N’écoutant que leur courage, des physiciens ont calculé l’ampleur des exploits du père Noël, le 24 décembre. Selon leurs calculs, le héros doit voyager à la vitesse de 6,9 millions de km/h/, à bord d’un traineau pesant au moins 500 000 tonnes, tiré par 360 000 rennes. À cette vitesse, l’ensemble devrait théoriquement se désintégrer en produisant un bang supersonique capable de tout anéantir dans un rayon de 50 kilomètres. (19)

Ils sont fous ces adultes! Le mot de la fin appartient au dessinateur Tom Armstrong, un habitué des superhéros et de la paranoïa qui les entourent. «Résumons les faits à propos de ce père Noël. Vous me dites qu’il porte une longue barbe, qu’il n’a pas de source de revenus précise et qu’il se promène à travers le monde, de préférence en pleine nuit? Êtes-vous sûr que ce gars-là n’est pas en train de blanchir de l’argent de la drogue?»

* À partir de 1931, le père Noël a été la vedette d’une vaste campagne publicitaire de Coca-Cola.

Notes

(1) «Santa Claus : How Many Kids Still Believe?», cnn.com, 19 décembre 2017.
(2) «Finally, Proof that Christmas Songs Really Do Your Head In», The Guardian, 3 décembre 2019.
(3) Judith Flanders, Christmas : a Biography, Thomas Dunne Books, 2017.
(4) Pour le vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=MgIwLeASnkw
(5) «Wallmart Pulls Sweater of Santa About to Rip Lines of Cocaine», vice.com, 9 décembre 2019.
(6) Sylvie Blais et Pierre Lahoud, La fête de Noël au Québec, Les éditions de l’homme, 2007.
(7) Jean-Philippe Warren, Hourra pour Santa Claus!, Boréal, 2006.
(8) Sylvie Blais et Pierre Lahoud, La fête de Noël au Québec, Les éditions de l’homme, 2007.
(9) Karen Petrone, Life Has Become More Joyous, Comrades, Celebrations in the Time of Stalin, Indiana University Press, 2000.
(10) «The Country Where Publicly Wearing a Santa Hat Could Land You in Jail», The Washington Post, 22 décembre 2015.
(11) «NORAD’s Santa Tracker Began With A Typo and A Good Sport», National Public Radio (NPR), 19 décembre 2014.
(12) Pour suivre le Père Noël, le 24 décembre : www.noradsanta.org
(13) «JFK’s Santa Letter : Tells Girl North Pole Safe from Nuclear Bomb», CBC News, 24 décembre 2013.
(14) Stephen Nissenbaum, The Battle for Christmas, Vintage Books, 1996.
(15) «Santa Is Just White… Jesus Was a White Man Too, Says Fox News Presenter», Fox News, 13 décembre 2013.
(16) «Ho, Ho — Oh No! Santas These Days Face Hostility, Beard Maintenance, Family Fights and More», St-Paul Pioneer Press, 15 décembre 2019.
(17) «Santa Claus is Different for the Rich», The New York Times, 20 novembre 2019.
(18) «Le traineau du père Noël serait tiré par des rennes femelles», La Presse canadienne, 19 décembre 2017.
(19) «The Science of Being Santa: 6 Statistics That Prove Father Christmas MUST Be Magical», The Mirror, 24 décembre 2016.