Tout indique que le «gène gay» n’existe tout simplement pas.

Le «gène gai» : suite et fin ?

On le cherche depuis des décennies. Des études sur l’orientation sexuelle de jumeaux suggèrent continuellement son existence. On avait bien cru le trouver récemment, quelque part sur le chromosome X. Mais tout indique maintenant que le «gène gai» n’existe tout simplement pas : il y a des centaines de gènes qui influencent le fait d’avoir eu ou non une relation avec le même sexe et, même tous ensemble, ils n’expliquent qu’une partie relativement mineure de l’homosexualité, selon une étude parue jeudi dans Science, la plus vaste jamais entreprise sur le sujet.

«Il n’y a pas de jauge pour déterminer si quelqu’un a un partenaire du même sexe, a dit Andrea Ganna, premier auteur de l’étude et chercheur en génétique à l’Université Harvard, lors d’une conférence téléphonique tenue plus tôt cette semaine. Par exemple, nous n’avons pas trouvé de signal fort sur le chromosome X, contrairement à ce qui avait été rapporté précédemment dans la littérature scientifique. Les comportements sexuels, en fait, sont très polygéniques [NDLR : influencés par de nombreux gènes], ce qui est similaire à ce qu’on voit pour bien d’autres traits comportementaux.»

L’étude en question a consisté à scanner tout le génome de près de 500 000 personnes, provenant des banques de données de la compagnie 23andMe, qui vend des tests génétiques au grand public, et d’une banque de données britannique. En mettant ces données en relation avec les comportements sexuels (homo ou hétéro) autodéclarés des participants, les chercheurs ont trouvé cinq principaux sites sur le génome associés au fait d’avoir déjà eu une relation sexuelle avec quelqu’un du même sexe. Mais même tous ensemble, ces cinq sites expliquent moins de 1 % du phénomène.

En ajoutant par-dessus ces cinq «gènes» toutes les autres différences génétiques de moindre importance, au nombre de centaines, sinon de milliers, M. Ganna conclut que le génome explique au total «entre 8 et 25 % de la variance dans les comportements homosexuels autorapportés». Le reste viendrait de l’«environnement», à comprendre ici au sens large : éducation, culture, tout ce qui se passe in utero, stress divers, etc.

Fait à noter, les gènes impliqués ne sont pas tous forcément liés à l’attraction pour les gens du même sexe. Certains traits de personnalité, comme l’ouverture aux nouvelles expériences ou le degré d’aversion (ou d’insensibilité) au risque, peuvent avoir une incidence sur la décision d’un individu d’avoir ou non une relation avec une personne du même sexe, indépendamment de l’attirance.

«Je pense que tout ceci montre que [les comportements homosexuels] font partie d’une variabilité normale et naturelle de notre espèce», a pour sa part indiqué Benjamin Neale, lui aussi de Harvard et un des auteurs «séniors» de l’article de Science.

«Enfin»

Ces conclusions sonnent comme de la musique aux oreilles de Michel Dorais, chercheur en travail social à l’Université Laval qui, sans être généticien lui-même, mène des recherches sur l’homosexualité depuis une quarantaine d’années.

«Je suis content parce que ce type de recherche-là [sur les origines biologiques de l’homosexualité], habituellement, c’est du temps perdu. Mais pour une fois, ce n’est pas du temps perdu tant que ça parce que les auteurs disent : regardez, ça ne donne plus rien de faire ça, ça ne mène nulle part. Mais ça fait des décennies qu’on sait ça, parce que la conduite sexuelle, et même les désirs, c’est tellement complexe qu’à l’évidence, ça ne peut pas être un comportement automatique comme manger. Quand vous avez des désirs sexuels [qui sont différents des comportements à proprement parler, NDLR], d’abord il faut que vous décidiez si vous les réalisez ou non, il faut décider avec qui, comment approcher cette personne-là, etc. Alors les comportements sexuels sont des comportements extrêmement complexes qui ne peuvent tout simplement pas être régis par des réflexes automatiques et génétiques», dit M. Dorais.

Pour tout dire, les résultats de Science montrent une telle complexité que certains appellent à abandonner ou modifier certaines «échelles» d’attraction sexuelle utilisées en recherche, comme la classique «échelle de Kinsey» qui montre une gradation allant de l’hétérosexualité exclusive à l’homosexualité exclusive, car elles seraient trop simplistes.

«C’est un de nos résultats les plus intéressants, mais les plus provocants aussi, a commenté M. Ganna : d’un point de vue génétique, il n’y a pas de continuum unique qui irait des comportements hétérosexuels jusqu’aux comportements homosexuels. En d’autres termes, les variantes de gènes qui sont associées au fait d’avoir déjà eu un partenaire de même sexe une fois dans sa vie ne sont pas les mêmes variantes qui sont associées au fait d’avoir eu plus de partenaires du même sexe que de partenaires du sexe opposé. Alors il n’y a pas d’échelle unique qui ferait que plus une personne est attirée par l’autre sexe, moins elle l’est par le même sexe.»

Précision : une version antérieure de ce texte a été modifiée afin de corriger le nom de l'«échelle de Kinsey» (et non Kingsley).