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L’apologie des crapules

ÉDITORIAL / Les forces policières de l’Escouade régionale mixte du Saguenay-Lac-Saint-Jean ont réalisé un très beau coup de filet au lever du soleil, mercredi matin, en procédant à l’arrestation de deux membres en règle du chapitre des Hells Angels de Trois-Rivières, Bernard « Ben » Plourde et Jean-François « Frank » Bergeron, de même que deux présumés sympathisants. L’opération a été un succès sur toute la ligne pour les enquêteurs ; ils n’ont pas eu recours à la force ; les perquisitions se sont déroulées selon les plans, au Lac comme au Saguenay et à Québec. Accusés de gangstérisme, de complot et de trafic, les quatre individus devront maintenant répondre de leurs gestes, et c’est toute la population qui devrait s’en réjouir.

Or, au Québec comme ailleurs, il existe un paradoxe qui laisse perplexe lorsqu’il est question des groupes de motards criminalisés. Autant ces hommes inspirent la peur, autant ils font l’objet d’une troublante admiration. Chez plusieurs, leur emblème éclipse leur véritable credo : trafic de stupéfiants et d’armes illégales, proxénétisme, terreur, marché au noir, etc. On n’a qu’à penser au succès de la télésérie américaine Sons of Anarchy pour constater la fascination populaire à l’égard de ces bandes.

Au Québec, les Hells Angels sont implantés depuis 1977 et, malgré les guerres de motards et les frappes policières répétées, ils continuent d’imposer leur loi sur le territoire, arborant impunément leur célèbre logo. Encore aujourd’hui, leurs « partys » estivaux sont médiatisés, si bien qu’on se croirait encore à l’époque où le meurtrier Maurice « Mom » Boucher était accueilli en héros par la foule du Centre Bell, le 27 novembre 1998, lors du premier affrontement entre Stéphane Ouellet et Dave Hilton. Cette journée-là, « Mom » venait d’être acquitté d’avoir commandité les meurtres de la gardienne de prison Diane Lavigne et de l’agent correctionnel Pierre Rondeau, en 1997. Il sera finalement déclaré coupable au terme d’un second procès.

Mais les gens oublient, ou ils préfèrent fermer les yeux sur les crimes impardonnables de ces crapules. Mercredi, l'agent de la SQ Giovanni Grenon a été pris en photo alors qu’il perquisitionnait la Harley-Davidson de « Ben » Plourde, une moto que bien peu d’honnêtes citoyens pourraient se payer. L’image a été relayée sur différents sites d’information ainsi que sur les réseaux sociaux. Or, plutôt que d’applaudir le travail du policier, de nombreux internautes ont jeté leur fiel sur l’agent : « Tu ne touches jamais au bike d’un motard pauvre petit imbécile de policier » ; « Il n’a pas affaire à embarquer sur son bike ce criss de porc sale-là » ; « Criss de gros porc sale, débarque de sur ce bike-là. Tu es en train de le salir avec ton osti de gros cul sale ».

Sans doute, ceux qui ont signé ces propos orduriers ne sont représentatifs que d’une infime partie de la population. Mais le phénomène est malheureusement indéniable. Il existe une sympathie populaire pour les motards.

Dans un article publié par La Presse en avril 2009, le sociologue Jean-Serge Baribeau s’exprime ainsi sur le sujet : « Il faut vraiment être en manque de modèles concrets de rebelles et de provocateurs (ou d’insurgés) pour ainsi glorifier et vénérer de petits bandits “capitalistes” qui ont décidé de gagner le pactole en se mettant hors la loi et en ne respectant rien ni personne. »

J’aime croire que d’autres, comme moi, reconnaissent l’importance des policiers et la nécessité d’opérations comme celle de mercredi. J’aime croire que la société n’est pas à ce point désabusée qu’elle défende des criminels se réclamant des surnoms tels « Ben », « Frank », « Mom » ou « Melou ». J’aime croire que ces arrestations mèneront à des sentences, que justice sera rendue, et que les enquêteurs n’auront pas fait tout cela en vain.

J’aime croire enfin que cessera un jour l’apologie des crapules. Nous valons mieux que ça.