En 2013, la militante Femen Oksana Chatchko est apparue seins nues derrière la fenêtre armée lors d’une pause dans son procès devant le tribunal de district de Kiev.

La vie scandaleuse d'une Femen

On la décrivait comme une artiste. L’âme tourmentée des Femen, le mouvement féministe radical qu’elle avait cofondé en Ukraine. Depuis 10 ans, Oksana Chatchko avait tout connu: la célébrité, la prison, la gloire, les menaces, la violence, la trahison et l’exil. Elle a été retrouvée morte, la semaine dernière, à Paris. Elle avait 31 ans. Voici son incroyable histoire.

Il était une fois trois copines qui voulaient changer le monde, perdues au fond de la ville de Khmelnytsky, dans l’ouest de l’Ukraine. Pour attirer l’attention, elles manifestent tout de rose vêtues. Mais leur groupe s’appelle «le Comité pour une nouvelle éthique». Un nom aussi inspirant que la dépouille d’un poisson mort, flottant le ventre en l’air, à la surface d’une mare toxique.

Les copines sont nées sous une bonne étoile. En 2008, lors d’une manifestation contre les coupures d’eau chaude dans des résidences d’étudiants, l’une d’elles perd une bretelle, dévoilant par hasard un sein (1). Succès instantané. Les Femen sont nées. La nudité devient leur «uniforme de combat». Bientôt, les copines font parler d’elles à la grandeur du monde, avec un slogan capable de faire rougir Jules César lui-même: «Je suis venue, je me suis dévêtue, j’ai vaincu».

Trop beau pour être vrai? Allez savoir. Dans une entrevue au magazine L’Express, bien des années plus tard, l’une des copines, Sacha Chevtchenko, aura des souvenirs moins romantiques. «Au début, nous défilions toutes habillées… mais personne ne nous écoutait. Après de longs débats, nous avons décidé d’enlever le haut [...].»

Le bordel de l’Europe

Reste que dans le trio original des Femen, Oksana Chatchko est celle qui se destinait le moins au métier de révolutionnaire. Enfant, elle rêvait d’entrer au couvent. À l’âge de huit ans, elle peignait des icônes religieuses, sous la supervision de religieux orthodoxes. Pour la détourner de sa vocation, sa mère affirme qu’elle a dû la supplier à genoux. 

«Au fond, je suis passé d’un extrême à l’autre, dira Oksana. L’injustice m’a fait sortir de mes gonds.» Il faut dire qu’en Ukraine, les raisons de s’indigner ne manquent pas. Dans les années 90, le Produit national brut (PNB) du pays a chuté de 60%. La moitié de la population mange à peine. Plus de trois millions de personnes ont quitté le pays. (2)

Du trio original des Femen, Oksana Chatchko est celle qui se destinait le moins au métier de révolutionnaire.

Au tournant de l’an 2000, l’économie a pris du mieux. Mais à quel prix? Les amis du pouvoir amassent des fortunes colossales en accaparant les restes des entreprises d’État. La corruption devient une épidémie. Le président Leonid Koutchma est soupçonné d’avoir ordonné le meurtre d’un journaliste, qui s’intéressait trop à ses magouilles.

L’Ukraine se transforme aussi en bordel de l’Europe. On dénombre plus de 12 000 prostituées. Profitant de l’immense pauvreté, des étrangers viennent se magasiner une épouse. En 2011, une station de radio de la Nouvelle-Zélande, The Rock FM, organise même un concours intitulé «Win a Wife» (Gagnez une femme). Le premier prix consiste à un voyage de 12 jours en Ukraine, tous frais payés, pour se choisir… une femme.

Le temps des goujats

En février 2010, les Femen organisent leur première grande manifestation à Kiev, la capitale du pays. Il s’agit de dénoncer le futur président Viktor Ianoukovitch, qui affirme que la place des femmes est à la cuisine. Ce jour-là, devant des badauds ahuris, Oksana et sa bande de filles aux seins nus déploient une grande banderole sur laquelle on peut lire: «Iakounovitch est un goujat sexiste vendu à la Russie».

Bien envoyé. Sauf que le gouvernement ne bronche pas. Quelques jours plus tard, le nouveau conseil des ministres est nommé. Sur 30 ministres, il ne compte pas une seule femme! Pour se justifier, le chef du gouvernement, Mykola Azarov, explique qu’il voulait des gens «capables de travailler 16 heures par jour».

La notoriété des Femen explose. La militante Yana Zhdanova, qui gagne sa vie comme danseuse nue, dans un bar, raconte: «Quand ils apprennent que je fais partie des Femen, plusieurs clients s’indignent. Ils me reprochent de montrer mes seins durant la journée, alors qu’ils me payent pour faire la même chose le soir! Je leur réponds: “Donc, c’est correct de se déshabiller pour de l’argent, mais pas pour des idées?”» (3)

Sexe et scandale

Un peu de sexe, un peu de scandale. La recette est éprouvée. En fournissant des images spectaculaires aux médias, les Femen font vite l’objet d’une attention planétaire.

En 2012, le mouvement se vante de posséder plus de 150 000 membres. Ses sympathisantes risquent leur vie en se filmant à moitié nues à Tunis et au Caire. D’autres, moins téméraires, font sonner les cloches de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, pour célébrer la démission du pape Benoît XVI. Des Femen surgissent même dans la très pépère Assemblée nationale du Québec!

Mais la cible de prédilection, c’est encore et toujours Vladimir Poutine. En mars 2012, Oksana et deux autres militantes essayent de s’emparer de la boîte de scrutin dans laquelle le président vient de déposer son bulletin de vote. (4) Un an plus tard, en Allemagne, d’autres Femen l’accueillent en criant «Poutine dictateur!»

Tout sourire, le président russe les salue avec deux pouces en l’air.

En juin 2012, Oksana Chatchko lors d’une intervention Femen à Kiev.

«Prête à être défigurée ou tuée»

À la même époque, Oksana Chatchko fait partie du trio qui va en Biélorussie pour défier le président Alexandre Loukachenko. Mais le despote n’entend pas à rire. Arrêtées par la police secrète, les trois femmes sont conduites dans une forêt. Sur place, les militantes sont battues, humiliées. Les ravisseurs organisent ensuite un simulacre d’exécution, en les aspergeant d’essence.

Pour finir, les trois sont abandonnées toutes nues, en pleine nuit, par une température frôlant le point de congélation. Elles survivent de justesse, grâce à l’aide d’un paysan rencontré par hasard, sur une route perdue.

«J’ai cru que la fin était proche, expliquera Oksana au magazine Philosophie. Je suis psychologiquement prête à être défigurée ou tuée, même s’il m’arrive, comme tout le monde, d’éprouver la peur dans la vie quotidienne.»

«Ici [en Ukraine], la vie vous endurcit,» commente Anna Hutsol, souvent présentée comme la «directrice» de Femen, lors d’une entrevue au magazine The Atlantic. «Si j’étais née à Paris, peut-être que je me serais contentée de lire Simone de Beauvoir?» 

La barbe de Cyrille

Dans leur volonté de provoquer, les Femen dépassent-elles les bornes? En juillet 2012, sur le tarmac de l’aéroport de Kiev, une militante aux seins nus se jette sur le patriarche de l’Église orthodoxe, Cyrille. Sur son dos, on peut lire le message: «Kill Kyrill»! (Tuer Cyrille!)

Loin de s’excuser, la Femen en rajoute. «[…] Au temps de l’Union soviétique, Cyrille avait été recruté pour devenir un agent du KGB [la police secrète]. Mais tout le monde sait que seuls les agents particulièrement nuls étaient envoyés à la prêtrise.»

Le mois suivant, une Femen attaque avec une scie à chaine une grosse croix de bois, dans le centre de Kiev. Elle veut ainsi protester contre la peine de prison imposée à trois membres du groupe Pussy Riot, leurs alliées russes, qui ont chanté une prière contre le président Poutine, dans une cathédrale de Moscou.

Cette fois, même les Pussy Riot, du fond de leur cachot, font savoir que les Femen sont allées trop loin.

En 2012, une activiste Femen s’attaque, avec une scie à chaine, à une grosse croix de bois dans le centre de Kiev, en Ukraine.

L’été des tueurs

À l’été 2013, les événements se précipitent. Des armes et des explosifs sont retrouvés dans le quartier général des Femen, à Kiev. Les militantes crient à la provocation, mais le gouvernement les accuse de terrorisme. À la veille d’une visite de Vladimir Poutine, des policiers en civil attaquent les figures de proue du mouvement. Oksana s’en tire avec les deux bras cassés.

Ça ne peut plus durer. Les Femen les plus connues quittent l’Ukraine. Elles se réfugient à Paris, où elles établissent leur quartier général dans un théâtre du quartier de la Goutte-d’Or.

Le lieu fait aussitôt l’objet de menaces. Un incendie suspect y éclate en juillet 2013. Puis, en mars 2014, deux personnes sont poignardées lors d’un spectacle. Après l’attaque, Oksana Chatchko aide à éponger les grandes flaques de sang sur le plancher. «Ça nous avait beaucoup marqués. Oksana se disait que les gens avaient été attaqués à cause d’elle», explique à Libération une amie française.

Finie la rigolade. Lors du tournage du documentaire Je suis Femen, une caméra surprend cette confession étonnante d’une fondatrice du mouvement. «Il y a la surveillance, la violence, les arrestations, les menaces. Il faut admettre que ce que nous faisons ressemble à un lent suicide.» (5)

Le temps des désillusions

À tort ou à raison, les exilées craignent que des tueurs à la solde de Vladimir Poutine soient à leurs trousses. Sans parler des islamistes. Des dissensions apparaissent entre les «nouvelles» et les «anciennes». Entre les «militantes» et les «vedettes en quête d’attention».

Plusieurs livres-chocs accusent les militantes d’être manipulées par un gourou. Un comble! On s’interroge sur leur financement, leur passé, leurs amitiés avec des ultranationalistes ukrainiens. (6)

Les critiques du mouvement féministe «traditionnel» se font plus virulentes. «Elles sont courageuses, elles n’ont pas peur de prendre des coups, mais elles n’ont pas beaucoup développé la réflexion», lance une historienne. L’association française Osez le féminisme vise le cœur: «Il est paradoxal de dénoncer l’exhibition et l’exploitation du corps des femmes et d’utiliser la nudité pour se faire entendre».

Pour Oksana Chatchko, la désillusion est immense. Elle est de plus en plus mise à l’écart d’un mouvement aux ambitions planétaires. «Ce n’est plus le petit mouvement révolutionnaire, agressif et courageux que nous avions créé en Ukraine, constate-t-elle tristement. […] C’est devenu une coquille vide». (7)

Épilogue

À Paris, Oksana vit très pauvrement. Elle se remet à peindre des icônes. Mais le scandale n’est jamais loin. Une de ses œuvres représente la vierge Marie vêtue d’une burqa. Une autre montre le Christ en pleine pêche miraculeuse, pendant que des migrants se noient tout autour.

Oksana Chatchko dans son atelier d’artiste à Paris.

Quelques galeries s’intéressent à son travail. Trop peu, trop tard. Le 15 juillet, lors de la finale de la Coupe du monde, des proches confient à Libération qu’ils l’ont vu rire de bon cœur lorsque les Pussy Riot ont interrompu le match en sautant sur la pelouse du stade de Moscou, déguisés en policiers. (8)

Il n’importe. Le météore Oksana Chatchko achève de se consumer. Le 23 juillet, elle est retrouvée pendue chez elle. «Vous êtes tous faux», peut-on lire dans son dernier message. Mais c’est une autre déclaration, plus ancienne, qui résume le mieux son parcours: «[Vous me demandez] si je suis prête à donner ma vie pour mes idées? Mais je l’ai déjà donné!»

Elle le savait bien. Les révolutions dévorent toujours leurs enfants.

Vous ou vos proches avez besoin d’aide? Téléphonez au 1 866 APPELLE (277-3553).

Sources:

1. «L’internationale féministe», Le Monde, 18 février 2013.

2. The Gates of Europe : A History of Ukraine, Serhii Plokhy, Basic Books, 2015.

3. «Femen, Ukraine’s Topless Warriors», The Atlantic, 28 novembre 2012.

4. Elles seront emprisonnées durant deux semaines, avant d’être relâchées.

5. Je suis Femen, documentaire, réalisateur : Alain Margot, 2014, 95 minutes.

6. Femen, histoire d’une trahison, Olivier Goujon, Max Milo éditions, 2017.

7. «L’ex-Femen iconoclaste expose sa vierge Marie en burqa», Le Parisien, 3 juin 2016.

8. «Oksana Chatchko : mort d’une Femen désabusée», Libération, 24 juillet 2018.