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Cette période faste en Amérique du Nord et en Europe, baptisée les «années folles», a été marquée par la prospérité économique, l’épanouissement culturel et le changement social.
Cette période faste en Amérique du Nord et en Europe, baptisée les «années folles», a été marquée par la prospérité économique, l’épanouissement culturel et le changement social.

La fin de la pandémie marquera-t-elle un retour aux «années folles» comme en 1920?

Agnes Arnold-Forster
Chercheuse en histoire de la médecine et des soins de santé à l'Université McGill
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ANALYSE / Alors que certains pays sont frappée durement par la troisième vague de la pandémie, d’autres retournent peu à peu vers la normalité. Depuis le 21 avril, le Danemark a autorisé le service à l’intérieur dans les restaurants et les cafés, et les amateurs de soccer retournent dans les gradins. Dans les pays qui ont déployé avec succès leur campagne de vaccination, un vent d’optimisme souffle.

Et pourtant, malgré cette lueur d’espoir, l’incertitude demeure quant à ce que l’avenir nous réserve. Les articles sur ce à quoi le monde ressemblera après la pandémie se multiplient et tous les pays réfléchissent à la manière de se remettre de cette catastrophe économique qui dure depuis un an.

Les mêmes questions se posaient il y a plus de 100 ans, lors de la pandémie de grippe — également appelée grippe espagnole — de 1918. Le virus avait infecté 500 millions de personnes — soit environ le tiers de la population mondiale à l’époque — en quatre vagues successives. Bien que la fin de cette pandémie se soit étirée sur une longue période et de manière inégale, elle a été suivie d’une décennie de changements sociaux et économiques spectaculaires.

Cette période faste en Amérique du Nord et en Europe, baptisée les «années folles», a été marquée par la prospérité économique, l’épanouissement culturel et le changement social. Entre 1920 et 1930, on a vu une accélération rapide du développement et de l’utilisation des voitures, des avions, des téléphones et des films. Dans de nombreuses démocraties, certaines femmes ont obtenu le droit de vote et elles ont commencé à se faire une place dans la sphère publique et sur le marché du travail.

Des similitudes frappantes

En tant qu’historienne des soins de santé, je vois des similitudes frappantes entre cette époque et ce que nous vivons aujourd’hui. Et alors que nous entrons dans nos propres années 20, il est tentant d’utiliser cet exemple pour prédire ce qui nous attend après la COVID-19.

Le déploiement des vaccins a fait naître l’espoir d’une sortie de pandémie. Mais il soulève aussi des questions sur la façon dont la planète pourrait rebondir et sur l’hypothèse voulant que la fin de cette période marque le début d’une nouvelle ère d’effervescence. Tout comme dans les années 1920, la COVID-19 pourrait nous inciter à remettre en question le monde du travail, les gouvernements en place et l’espace réservé au plaisir dans nos vies.

Cependant, il y a des différences cruciales entre les deux pandémies, ce qui pourrait influencer la trajectoire de la prochaine décennie. Tout d’abord, le profil d’âge des victimes de la pandémie de grippe de 1918 ne ressemblait pas à celui de la COVID-19.

La grippe de 1918 avait surtout affecté les jeunes, alors que les victimes décédées de la COVID-19 ont surtout été des personnes âgées. 

La grippe de 1918 avait surtout affecté les jeunes, alors que les victimes décédées de la COVID-19 ont surtout été des personnes âgées. Par conséquent, la peur n’a pas été vécue de la même façon selon les générations.

Certes, les jeunes ont aussi été touchés par la pandémie de COVID-19 : le virus a représenté une menace pour les personnes de tous âges souffrant de problèmes de santé, et certains variants sont plus susceptibles d’affecter les jeunes. La santé mentale des jeunes a aussi été mise à rude épreuve et ils ont davantage souffert d’anxiété durant cette année de confinement et de mesures sanitaires.

Toutefois, leur sentiment de soulagement d’avoir survécu à la pandémie de COVID-19 pourrait ne pas être aussi élevé que celui éprouvé par les jeunes de 20 à 30 ans qui ont survécu à la pandémie de grippe de 1918 et pour qui le risque de décès était beaucoup plus élevé.

Un contexte différent

Il est important de noter que la grippe de 1918 est survenue immédiatement après la Première Guerre mondiale, qui a entraîné en soit un bouleversement radical de l’ordre social. Malgré les drames vécus en 2020, les changements que nous vivons actuellement ne seront peut-être pas suffisants pour produire le même type de transformation sociale observé dans les années 1920. Parmi les principales caractéristiques des années folles, il y avait le rejet des valeurs traditionnelles, un changement dans la dynamique des genres et l’épanouissement de la culture gai,

Si la perspective que les années 2020 puissent ressembler aux années folles peut sembler encourageante, la pandémie a renforcé, plutôt que remis en cause, les rôles traditionnels des hommes et des femmes. Aux États-Unis, entre autres, les recherches suggèrent que le risque de voir les mères quitter le marché du travail pour soutenir la famille à la maison représente une perte d’environ 64,5 milliards de dollars par an en salaires et retombées économiques.

La plupart des gens qui pensent aux années folles ont probablement en tête des images de boîtes de nuit, des danseurs de charleston, des artistes de jazz et des fêtards. Mais s’amuser a un prix. Il ne fait aucun doute que les gens auront envie de fêter et de se défouler lorsque les choses reviendront à la normale, mais cette quête de plaisir sera probablement hors de portée pour plusieurs.

Les jeunes, en particulier, ont été durement touchés par les pressions financières liées à la COVID-19. Les travailleurs âgés de 16 à 24 ans sont confrontés aujourd’hui à un taux de chômage élevé et à un avenir incertain. Si certains ont réussi à surmonter la tempête économique de la dernière année, le fossé entre les riches et les pauvres s’est creusé.

Inégalités et protectionnisme

Bien sûr, les années 1920 n’ont pas été une période de plaisir intense pour tout le monde. Les inégalités sociales étaient déjà un problème à l’époque, tout comme aujourd’hui. Et si la société est devenue plus libérale à certains égards, les gouvernements ont également adopté des politiques plus sévères et plus coercitives, notamment en ce qui concerne l’immigration et en particulier celle en provenance des pays asiatiques.

La Loi sur l’immigration de 1924 a limité l’immigration aux États-Unis en ciblant les Asiatiques. L’Australie et la Nouvelle-Zélande ont également restreint ou mis fin à l’immigration asiatique et au Canada, la Loi sur l’immigration chinoise de 1923 a imposé des restrictions similaires.

Des signes inquiétants indiquent qu’un tel ressac pourrait se reproduire aujourd’hui. Le sentiment anti-asiatique a augmenté et de nombreux pays utilisent la COVID-19 comme raison pour justifier des restrictions plus sévères aux frontières et des politiques protectionnistes.

Dans notre élan d’optimisme pour l’avenir, nous devons prendre note des effets néfastes que la pandémie pourrait aussi causer. Tout comme la maladie peut enclencher un mécanisme de changement social positif, elle peut également renforcer les inégalités et diviser davantage les nations et les communautés.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

La Conversation est un média en ligne d'information et d'analyse de l'actualité indépendant, qui publie des articles grand public écrits par les chercheurs et les universitaires. Son objectif est de permettre une meilleure compréhension de l'actualité et des sujets les plus complexes.

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