Dominic Lacroix
Dominic Lacroix

La dégringolade du créateur d’une cryptomonnaie québécoise

Isabelle Mathieu
Isabelle Mathieu
Le Soleil
Une affiche du film Le Loup de Wall Street est accrochée au mur d’une vaste maison d’un quartier aisé de Charlesbourg, au nord de Québec. Comme l’ancien courtier américain interprété par Leonardo DiCaprio, Dominic Lacroix voulait devenir riche. Il l’a été dans une certaine mesure. Jusqu’à ce que l’Autorité des marchés financiers du Québec et la Security and Exchange Commission (SEC) américaine s’en mêlent.

Dominic Lacroix a 38 ans. Lorsqu’il est apparu cette semaine devant le tribunal (voir autre texte), portant chemise blanche et veston sombre, ses traits étaient un peu tirés. Il n’a ri aucune des blagues échappées par les avocats ou le juge.

Un cancer — qu’il évoque rapidement — et un séjour en prison pour outrage au tribunal ont fait perdre à l’homme d’affaires l’air dégagé qu’il affichait jusque là. Et l’ont fait réfléchir.

«Avant, j’étais plus frustré que d’autre chose par la situation de mes dossiers. Mais j’ai réalisé que j’avais un travail à faire, que je devais collaborer pour que ça se règle.»

«Collaborer» voulant dire enfin ouvrir les livres. Et parler. 

Dominic Lacroix va le faire, sous serment, pendant quelques heures, assis devant son écran d’ordinateur, dans le bureau noir et blanc de sa grande maison évaluée à 2,5 millions $, qui fait l’objet de saisies et qu’il ne paie plus depuis deux ans.

Avant de parler, il invoque la protection contre l’auto-incrimination prévue à la Loi sur la preuve et à la Charte canadienne des droits et libertés.

L’AMF et la SEC, qui ont déposé contre lui, sa conjointe Sabrina Paradis-Royer et son ancien employé Yan Ouellet des accusations pénales pour placements illégaux, ne pourront pas utiliser ses propos.

Ce n’est pas la première fois que Dominic Lacroix raconte sa version de l’histoire. Il l’a fait dans un site Web dédié à dénoncer «l’enfer juridique» vécu par lui et ses proches. 

Né à Sherbrooke, Lacroix décrit son enfance de garçon inventif, à l’esprit scientifique, plutôt solitaire. À l’adolescence, il se passionne pour l’informatique et crée une sorte de logiciel de partage. «Les gens d’ailleurs dans le monde pouvaient appeler à mon numéro de téléphone de la maison avec leur ordinateur et se connecter sur mon ordinateur, raconte Lacroix sur son site Web. Je mettais à leurs dispositions plusieurs jeux, musiques et fichiers. J’avais quelques dizaines de membres qui payaient, je crois, 5 $ par mois pour être abonnés. Je me souviens que je recevais des enveloppes par la poste avec de la monnaie à l’intérieur. C’était comme un mini Internet.»

Après ses études secondaires, Dominic Lacroix enfile les boulots. Il devient organisateur de partys. «C’était immense!», commente Lacroix, à propos de son entreprise.

Il dit avoir dû fermer cette entreprise puisqu’il faisait une concurrence trop directe aux bars sherbrookois et avait reçu des menaces.

Lacroix a ensuite travaillé comme machiniste dans une usine de pièces de métal pour camions et portier dans un bar.

Prêts pour gens «accotés»

Lorsqu’il quitte ces emplois, vers 2008, Lacroix peine à joindre les deux bouts. Les banques ne veulent pas lui prêter les 400 $ requis pour payer un logement.

«C’est à ce moment que j’ai réalisé que je n’étais sûrement pas le seul qui avait besoin d’un petit prêt comme cela rapidement. J’avais mon problème et j’avais la solution! Créer une entreprise qui pourrait autoriser des petits prêts rapidement pour des imprévus sans déplacement.»

C’était la naissance de Micro-Prêts, une entreprise qu’il appellera aussi Mini-Prêts dans certains documents. Dominic Lacroix vend son Jeep Grand Cherokee pour 5000 $ et fait ses premiers prêts à une dizaine de clients.

«On était les derniers prêteurs de ces gens-là, des gens proches de la faillite qui acceptaient les frais d’ouverture et les frais d’intérêt, expliquera Dominic Lacroix au juge. C’étaient des gens avec bons emplois, mais “accotés”, avec des cartes de crédit pleines.»

Les clients (ils seront jusqu’à 50 000 en 2017 selon Lacroix) ont trois mois pour rembourser, avec un taux d’intérêt annualisé d’environ 30 %. Le profit pour Micro-Prêts varie beaucoup, selon la vitesse de remboursement, mais reste très élevé, assure le fondateur.

Il est suffisant pour que Dominic Lacroix l’offre à des investisseurs, qui vont lui confier des dizaines de milliers de dollars en échange de paiements d’intérêt alléchant, d’environ 30 %.

Dominic Lacroix ne s’en vante pas, mais en 2013, au terme de deux ans de procédures intentées par l’AMF, sa compagnie Micro-Prêts et lui-même plaident coupables à un total de six chefs d’accusation pour placement illégal, pratique illégale et transmission d’informations fausses ou trompeuses. Il accepte l’imposition d’une amende de 25 000 $.

Revenu de 402 952 $

En 2016, les affaires de Lacroix sont florissantes. Une quarantaine d’employés travaillent pour ses entreprises de prêts personnels dans les bureaux de sa société de gestion DL Innov, sur le boulevard Lebourgneuf à Québec.

La déclaration fiscale de Dominic Lacroix montre qu’il a eu un revenu de 402 952 $ pour l’année 2016. Et il gagnait beaucoup d’argent depuis déjà quelques années, dira-t-il à la cour.

Son train de vie est à l’avenant. La saisie mobilière exécutée par Revenu Québec chez Dominic Lacroix, à la fin août 2018, permet de deviner son aisance. 

Parmi les 16 pages de procès-verbal et les listes d’items de valeur, on voit plus de 150 bouteilles de vin dans le cellier, plusieurs meubles en cuir, un projecteur de cinéma avec écran de dix pieds par six pieds, beaucoup d’équipement de gymnase et d’appareils électroniques divers, le fameux cadre du Loup de Wall Street et un autre de Pablo Escobar. Dans le garage, deux voitures Mercedes, une Tesla noire et un T-Rex orange, tous des véhicules loués par Lacroix ou sa compagnie.

«The Next Cryptocurrency»

Dominic Lacroix se met à rêver d’une nouvelle cryptomonnaie plus efficace et plus sécuritaire que le Bitcoin.

À la fin mai 2017, il réunit son programmeur en chef Yan Ouellet et trois autres cracks d’informatique dans un local chez DL Innov pour leur parler du projet. Il a déjà une idée du nom : PlexCoin. Il voit aussi un logo doré et noir, avec de grosses lettres carrées et un «X» dominant.

Tout de suite après la réunion, Dominic Lacroix réserve des noms de domaine sur Internet. Selon Lacroix, Yan Ouellet va créer rapidement la blockchain (technologie de stockage et de transmission d’informations, décentralisée et sécurisée) et les wallets, adresses porte-feuilles pour la nouvelle cryptomonnaie.

«Ce n’était pas si compliqué, assure Lacroix. Ça a pris une journée créer le PlexCoin et lui donner une valeur de base.»


« Avant, j’étais plus frustré que d’autre chose par la situation de mes dossiers. Mais j’ai réalisé que j’avais un travail à faire, que je devais collaborer pour que ça se règle. »
Dominic Lacroix

Dans son livre blanc, l’entreprise PlexCorp dit compter une cinquantaine d’employés et être basée à Singapour. 

«Pourquoi avoir fait des inexactitudes?», veut savoir Me Hugo Babos-Marchand, l’avocat de l’administrateur provisoire. C’était un plan de développement d’entreprise, louvoie Dominic Lacroix. À terme, il comptait incorporer une entreprise à Singapour, un pays aux lois plus ouvertes à la cryptomonnaie. «Il y a toujours des équipes immenses derrière les projets de cryptomonnaie; je ne voulais pas dire qu’on était 4 employés», complète-t-il.

Dominic Lacroix loue des serveurs chez Amazon pour 5000 $ par mois pour entreposer les données. Grâce à de la publicité sur Facebook, des milliers de personnes entendent parler des PlexCoin, dont les créateurs promettent des rendements d’intérêt pouvant aller jusqu’à 1354 %.

PlexCorp disait vouloir mettre sur le marché 400 millions de PlexCoin. Elle en aura vendu 52 millions, pour une valeur d’environ 11 millions de dollars, avant d’être stoppée par l’Autorité des marchés financiers.

Tous les actifs et comptes bancaires de Lacroix et de ses compagnies (aujourd’hui en faillite) sont bloqués par ordre de la cour depuis l’été 2017. Il ne peut plus dépenser et ses entreprises de prêts personnels ne peuvent plus recevoir les paiements des clients. Lacroix affirme qu’il avait des comptes à recevoir d’environ 11 millions $.

L’homme d’affaires dit avoir vécu à même l’argent des PlexCoin pendant environ un an, jusqu’à ce que la Cour l’oblige à transférer son argent électronique. Il a ensuite effectué des activités de minage de cryptomonnaie, découvertes par une enquête de l’administrateur provisoire. Il se dit aujourd’hui sans le sou et dépendant de l’aide de ses proches.

C’est le blocage judiciaire et l’intransigeance des autorités qui l’empêchent de rembourser les acheteurs de PlexCoin et ses autres créanciers, affirme-t-il. «J’ai toujours gardé assez de bitcoins pour rembourser tout le monde, répétera-t-il à plusieurs reprises.  On aurait pu rembourser tout le monde. En 15 minutes.»

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UN DISTRIBUTION OU UNE FAILLITE

Des milliers d’acheteurs de PlexCoin à travers le monde ont perdu de l’argent. Mais pourquoi seraient-ils remboursés au détriment des créanciers québécois de Dominic Lacroix?

C’est la question que posent à la cour les avocats d’une cinquantaine de créanciers de Lacroix et de ses entreprises, qui disent avoir des réclamations pour environ 4,4 millions $.

L’administrateur provisoire Raymond Chabot a pu mettre la main sur environ 7 des 11 millions $ générés par la vente des Plexcoin.

Les enquêteurs de l’Autorité des marchés financiers et leurs collègues de la SEC américaine ont minutieusement analysé les blockchains de Bitcoin, d’Ethereum et de Litecoin pour retracer les transactions d’investissement. Ils ont aussi remonté la piste de milliers de transactions par carte de crédit.

L’administrateur évalue à environ 14 000 le nombre de personnes qui ont acheté des PlexCoin.

Il demande maintenant à la cour d’autoriser un plan qui permettra de redistribuer les sommes. Mais pas à tous : seulement aux 4479 réclamations de plus de 250 $. 

Les autres acheteurs ne pourront rien réclamer. S’il fallait rembourser tous les gens qui ont acheté des PlexCoin pour 50 $ ou 100 $, le coût de traitement «dépasserait le bénéfice que ces gens pourraient recevoir», indique Emmanuel Phaneuf de Raymond Chabot.

Le plan exclut aussi tous ceux qui n’ont pas acheté de PlexCoin, mais qui ont investi dans les sociétés de prêts personnels de Lacroix.

Comme Steve MacMahon, un actuaire de Mont-Saint-Hilaire qui a investi 125 000 $ en avril 2017, avec promesse de rendement de 30 %. Ou Annas El Akkati, un fonctionnaire de Québec, qui a investi 100 000 $ en juin 2017 dans Micro-Prêts. Tous deux, comme une cinquantaine d’autres, veulent ravoir leur mise et ont suivi attentivement les débats de cette semaine.

Leurs avocats demandent au tribunal de refuser le plan et de déclarer Dominic Lacroix en faillite. 

Le processus déjà entamé avec un syndic après la mise en faillite des entreprises de Lacroix pourra ainsi suivre son cours, disent-ils. 

Lacroix a dit ne pas vouloir déclarer faillite. Et il n’est pas prêt à admettre qu’il doit encore de l’argent à tous les gens qui avaient investi dans son entreprise Micro-Prêts. Certains ont reçu des centaines de milliers de dollars en intérêt ce qui diminue d’autant leur créance, soumet-il. 

Aux yeux de l’administrateur provisoire, une procédure de faillite, qui viserait tous les créanciers, quels qu’ils soient, pourrait faire exploser les frais entourant le dossier, et ce, aux dépens des créanciers de Lacroix et des «investisseurs en général». L’administration provisoire et son enquête ont déjà coûté 1,5 million $.

Le syndic Martin Poirier n’est pas d’accord; il propose de joindre ses forces avec le comptable Emmanuel Phaneuf pour éviter de refaire le travail en double.

Millions bloqués

Autre écueil, selon l’entente conclue avec la SEC, les 2,2 millions $ fruits de la vente de PlexCoin et bloqués aux États-Unis ne seront transférés au Canada que si l’argent est distribué uniquement aux acheteurs de cryptomonnaie, signale l’administrateur provisoire.

Sans oublier l’éléphant dans la pièce : l’impôt. Revenu Québec et l’Agence de revenu du Canada ont envoyé des avis de cotisations de 20 millions $ à Dominic Lacroix. La moitié de la somme est constituée de pénalités.

Si la cour décide que l’argent retrouvé doit aller aux acheteurs de PlexCoin, les agences fiscales ne réclameront rien puisqu’il n’appartient pas à Lacroix. Mais dans un processus de faillite, elles préserveront leurs droits de créancier.

Ce qui fait se demander au juge Daniel Dumais de la Cour supérieure, qui aura à statuer sur le plan de distribution, ce qui pourrait bien rester dans la cagnotte pour les créanciers dans de telles circonstances... Isabelle Mathieu