18 janvier 1980 - De gauche à droite, Gisèle Harvey, trésorière du syndicat des employés de Vaillancourt, Joseph Giguère, président du conseil central de Québec de la CSN, Gaétan Laperrière, président du syndicat, et Pierre Caron, vice-président.
18 janvier 1980 - De gauche à droite, Gisèle Harvey, trésorière du syndicat des employés de Vaillancourt, Joseph Giguère, président du conseil central de Québec de la CSN, Gaétan Laperrière, président du syndicat, et Pierre Caron, vice-président.

Joseph Giguère (1940-2020): activiste de la justice sociale

Attentat à la bombe, guerre civile, coma, AVC : la vie de Joseph Giguère n’a pas été reposante. Mais l’ex-syndicaliste épris de justice sociale a gardé foi en l’humanité et en Dieu jusqu’à son dernier souffle, le 23 juin, emporté par un cancer généralisé fulgurant à 79 ans.

Dans la région de Québec, le natif de Saint-Sylvestre, en Beauce, s’est fait connaître comme président du Conseil central de Québec de la CSN, poste qu’il a occupé de 1976 à 1980.

Époque où les grèves se multipliaient : Sico, Trust général, Agence provinciale, Standard Paper Box, pour nommer les plus marquantes. On parle d’un nombre record de grèves sous sa présidence! C’était avant l’adoption d’une loi anti-briseurs de grève, en 1977. Les affrontements avec les forces de l’ordre étaient communs.

Sa veuve, Marie-Claire Nadeau, se rappelle que le couple partait au petit matin avec leurs deux bébés, l’un sur le dos de papa et l’autre en poussette, pour aller faire du piquetage. Les policiers croyaient qu’ils utilisaient des poupées, tellement la présence de jeunes enfants s’avérait incongrue sur des lignes de grève!

Famille toujours aussi soudée 45 ans plus tard, ils ont passé les derniers jours de M. Giguère les quatre ensemble.

«On a entendu parler de cancer pour la première fois le 12 juin», confie Mme Nadeau, jointe à Montréal où ils habitent depuis une trentaine d’années. «Les médecins nous ont dit de trois à six mois, mais Joseph m’a regardé et m’a dit : “Dans 15 jours, ça va être fini.” Ça en a pris 11. On l’a accompagné dans ses derniers jours, avec nos deux enfants. On était bien ensemble.»


« Les médecins nous ont dit de trois à six mois, mais Joseph m’a regardé et m’a dit : “Dans 15 jours, ça va être fini.” Ça en a pris 11. On l’a accompagné dans ses derniers jours, avec nos deux enfants. On était bien ensemble. »
Marie-Claire Nadeau, épouse de Joseph Giguère

La paie

«Joseph était fils de cultivateur, ce qui ne l’empêchait pas d’être un intellectuel. Il n’était pas un Michel Chartrand, mais s’avérait flamboyant à sa manière», explique Yves Fortin, qui l’a côtoyé comme jeune militant à son entrée dans l’exécutif du Conseil central, avant de le remplacer à la présidence.

«Il ravivait la fierté d’être un travailleur et mettait en évidence l’importance de chacun dans son syndicat. Il cherchait le consensus et se faisait très rassembleur. C’est comme ça qu’il a mis sur pied le comité de solidarité», où les syndicats de diverses entreprises s’unissaient pour se soutenir dans leur conflit de travail respectif.

Aussi jeune militant à l’époque, François Saillant se souvient de passer d’une ligne de piquetage à une autre, de jour en jour.

«Il fallait bloquer physiquement l’accès au lieu de travail aux briseurs de grève. Une fois, avec Joseph, on avait dû attirer les policiers derrière l’immeuble pour pouvoir continuer à bloquer l’avant. On s’était fait bardasser pas mal...» raconte celui qui a coordonné le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) durant près de 40 ans.

Durant la présidence de M. Giguère, chaque congrès annuel ravivait le débat sur son salaire, se remémore M. Saillant. M. Giguère insistait pour conserver une paie équivalente à ce qu’il recevait comme coupeur de têtes de poulets à la Quebec Poultry, abattoir de volaille où il travaillait avant d’entrer au Conseil central, plutôt que la rémunération plus élevée à laquelle il avait droit.

La bombe

Du maraudage syndical à la Quebec Poutry serait justement à l’origine de l’attentat dont il a fait l’objet, au soir du 3 avril 1974.

Une bombe à clous artisanale placée entre les portes d’entrée de son logement de la 1re Avenue, à l’angle de la 11e Rue, dans Limoilou, n’avait finalement causé que «de légers dommages», selon Le Soleil de l’époque.

Joseph et sa chère Marie-Claire, jeunes mariés venant d’emménager deux mois plus tôt, étaient absents lors de l’explosion. Ils menaient campagne pour remplacer le syndicat américain à la solde des patrons. C’était le soir de la première réunion.

«Amoureux militants», comme Mme Nadeau le dit, ils sont restés inséparables durant presque un demi-siècle, jusqu’au décès de M. Giguère.

Lui qui avait été laissé pour mort par un chauffard alors qui roulait à vélo, en 1998, ce qui lui a valu quelques semaines de coma.

Puis en 2010, un accident vasculaire cérébral (AVC) a ravi la parole et l’écriture à ce grand communicateur et vulgarisateur, le laissant aphasique. Elle l’a épaulé jusqu’à devenir présidente de l’Association québécoise des personnes aphasiques ces cinq dernières années.

«Marie-Claire, c’était plus que sa moitié. Elle était toujours à ses côtés dans toutes les luttes», souligne M. Fortin, qui vient de mettre fin à une carrière de près de 30 ans au poste de secrétaire général du Conseil central de Québec–Chaudière-Appalaches.

Président du Syndicat des employés de Quebec Poultry (CSN), en mars 1975.

La vocation

Avant de suivre la voie du syndicalisme, le jeune Joseph a songé à la prêtrise. Façon de sortir de la Beauce pour aller étudier. Il a choisi la théologie à l’Université Saint-Paul d’Ottawa, sous la gouverne des Oblats.

Les hasards de la vie l’amèneront plusieurs années plus tard, de 1992 à 2002, à devenir le premier directeur laïque du Centre Saint-Pierre, centre d’éducation populaire situé à Montréal créé par les Oblats. À son arrivée, M. Giguère y a syndiqué les employés! Entre autres organismes, le FRAPRU y avait ses locaux. 

«Comme le Centre Saint-Pierre compte beaucoup de salles à louer, Joseph appelait ça le Palais des congrès du peuple!» s’exclame le père provincial des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée, Luc Tardif, qui l’a côtoyé durant cette période.

«C’était un homme exceptionnel avec un charisme très personnel. Il était très proche des gens et était doté d’une facilité d’expression séduisante et intelligente. Sans le crier sur tous les toits, il est toujours resté profondément croyant, mais sans jamais être dogmatique.»

Le père Tardif rappelle qu’en 1989, pour les 30 ans de la Révolution tranquille, M. Giguère exprimait dans un article que le sens chrétien de la solidarité et de la communauté était en fait à la source du mouvement de renaissance et d’universalisation des droits sociaux au Québec, et non en opposition.

La politique

En fait, la politique n’était jamais loin. Au lendemain du premier référendum sur la souveraineté de 1980, M. Giguère déclarait dans Le Soleil avoir «l’âme à la tristesse», paraphrasant la grande Pauline Julien. Il se montre alors très critique envers le Parti québécois, «qui n’osait pas poser la véritable question» et n’avait «pas été à la hauteur de la situation», selon lui.

Il a ensuite travaillé cinq ans en collaboration internationale auprès des syndicats de mineurs au Pérou, de 1982 à 1987, navigant en pleine guerre civile opposant l’État autoritaire à la guérilla du Sentier lumineux.

De retour au Québec, les référendums de 1992, sur l’Accord de Charlottetown, puis de 1995, sur la souveraineté, ne lui ont pas échappé. En 1995, il avait eu recours à des hommes-araignées pour grimper sur le toit du Centre Saint-Pierre et dérouler une immense banderole où on lisait : «Oui, au-delà des partis». Quatre ans après, il dénonçait publiquement la loi fédérale sur la clarté référendaire.

Sans oublier sa présidence du synode de Montréal, qui visait en 1996 à démocratiser l’Église. Sa coprésidente, Louise Brais-Vaillancourt, est aussi décédée récemment, le 11 mai.

Toute sa vie, Joseph Giguère aura valorisé l’économie sociale, lançant la Coopérative des techniciens ambulanciers de la Montérégie et la Coopérative funéraire de l’Île de Montréal.

«Il avait toujours le souci d’égalité des chances», assure Pierre Patry, trésorier de la CSN depuis 2004 et membre du conseil d’administration du Fondaction de la CSN avec M. Giguère. «Joseph était un grand humaniste, résume-t-il. Il était souvent la conscience du conseil d’administration. Il plaçait toujours les personnes avant l’économie, et non l’inverse.»

Joseph Giguère il y a quelque mois, lors d’un évènement organisé par le Centre Saint-Pierre