Un autre questionnaire de la DPJ du CIUSSS-MCQ a suscité la colère de parents et même de professeurs de l’UQTR.

«Histoire d’horreur»: d’autres questionnaires abolis par le CIUSSS-MCQ

TROIS-RIVIÈRES — Le questionnaire que faisait subir la Direction de la protection de la jeunesse Mauricie et Centre-du-Québec sur les habitudes sexuelles des postulants pour l’adoption en banque mixte n’est pas le seul qui ait suscité de la colère. Des familles d’accueil et des professeurs-chercheurs de l’UQTR ont rencontré Le Nouvelliste, cette semaine, pour dénoncer en effet un autre de ces questionnaires de la DPJ qu’ils jugent inacceptable sur le plan déontologique et scientifique et qui était soumis par la DPJ non seulement aux familles d’accueil postulantes, mais à des hommes et femmes qui sont déjà des familles d’accueil.

Ce test, appelé Échelle de cognition, n’est toutefois plus utilisé depuis la semaine dernière, soit depuis que le ministre délégué de la Santé et de Services sociaux, Lionel Carmant, a ordonné d’en cesser immédiatement l’emploi, a confirmé au Nouvelliste Guillaume Cliche, porte-parole du CIUSSS-MCQ. C’est aussi le cas des 11 autres tests qu’utilisait le CIUSSS-MCQ.

À LIRE:

Les 73 questions.

Parmi le groupe qu’a rencontré Le Nouvelliste, un couple raconte avoir subi ce test qui lui a été soumis oralement et sans possibilité de s’assurer que les réponses fournies aux questions étaient bel et bien celles qu’ils avaient fournies.

Le signalement à la DPJ qui a mené le couple à subir ce test n’était pas en lien avec une agression sexuelle ou un abus. C’est ce que confirme Geneviève Rioux, présidente de la Fédération des familles d’accueil et des ressources intermédiaires du Québec qui connaît très bien le dossier de ces parents.

Or, à la suite du questionnaire, le père n’a plus eu droit de voir non seulement ses enfants en famille d’accueil, mais également ses propres enfants biologiques.

Sans pouvoir entrer dans les détails de cette histoire qui aura sous peu écho devant les tribunaux, la présidente de la Fédération s’insurge qu’un test qui était destiné à des criminels sexuels incarcérés soit administré ainsi à des parents sans histoire. «Il n’y a eu aucun signalement d’abus sexuel», affirme-t-elle, visiblement en colère. «C’est une vraie histoire d’horreur.»

Pour les intervenants autour de la table, cette histoire a tout simplement des airs de règlement de comptes. Le couple dit en effet avoir porté plainte à la DPJ à quelques reprises parce que leurs enfants en famille d’accueil n’arrivaient pas à recevoir certains services auxquels ils avaient droit.

L’Échelle de cognition, un questionnaire en 73 points, était tirée d’un test élaboré dans les années 1990, par un chercheur du nom de Kurt Bumby afin d’évaluer la distorsion cognitive de 89 hommes adultes incarcérés dans une prison à sécurité maximale américaine, dont 69 étaient en traitements à la suite de leur crime à caractère sexuel (abus ou viol).

Le CIUSSS-MCQ l’utilisait, au départ, pour évaluer l’intensité du dysfonctionnement sexuel et de l’accompagnement des adolescents ayant commis un geste d’abus sexuel. «Nous, vu que c’était probant au niveau de l’identification du dysfonctionnement sexuel, on s’est fié un peu aux avis du chercheur», indique M. Cliche. Bref, la DPJ a fini par l’employer pour faire du dépistage d’agresseurs sexuels potentiels.

Le chercheur dont il parle, c’est le professeur Yvan Lussier du département de psychologie de l’UQTR et directeur du laboratoire de psychologie du couple qui a longtemps collaboré avec la DPJ.

Joint par Le Nouvelliste, le professeur Lussier défend bec et ongles la validité scientifique des tests portant sur les habitudes sexuelles et l’échelle de cognition qui permettent de dépister diverses distorsions. Selon lui, le ministre Carmant n’aurait jamais dû retirer ces tests. «Il aurait dû aller se renseigner auprès des intervenants. Moi, je me serais porté volontaire pour lui expliquer la place du questionnaire dans l’évaluation. Je pense qu’il voulait calmer, d’après moi, la grogne», dit-il, surtout après ce qui s’est passé avec la fillette de Granby, rappelle-t-il. «On ne veut pas qu’il y ait des enfants qui sont déjà en détresse, qui ont vécu de la maltraitance, qui soient placés dans des familles et qu’ils revivent ça», plaide-t-il.

«Les distorsions sont beaucoup reliées aux offenses sexuelles», dit-il, d’où l’importance de les dépister. «Avec les agresseurs sexuels, c’est ça qui ressort le plus», explique-t-il.

Le chercheur assure que «ce n’est pas le questionnaire qui va déterminer si une personne va être famille d’accueil. L’intervenant doit aller vérifier», assure-t-il.

Les chercheurs de l’UQTR présents à l’entrevue ont préféré garder l’anonymat pour ne pas se placer en situation de conflit avec leur collègue. Ils ont remis au Nouvelliste une étude publiée en 2003 selon laquelle ce questionnaire n’aurait aucune valeur scientifique.

Malgré tout, il est encore utilisé par certains chercheurs, déplorent-ils. Fort de 25 ans de recherche, le professeur Lussier assure, au contraire, que ce test a toute sa valeur. Il aimerait pouvoir rencontrer ses collègues qui restent anonymes afin de leur expliquer.

Les énoncés du questionnaire commencent souvent par des mots comme «probablement», «généralement» ou «souvent». «En sciences molles, on n’utilise pas ça», explique l’un d’eux. Le professeur Lussier a pu constater qu’au contraire, l’expérience a démontré que les gens comprenaient très bien les questions. «Quand un item pose problème, on le voit», assure-t-il.

Geneviève Rioux veut profiter de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse pour demander au gouvernement de «reprendre les rênes» et d’uniformiser les interventions de la DPJ d’une région à l’autre et de le faire de façon urgente, dit-elle. Ce questionnaire n’était en effet utilisé qu’au CIUSSS-MCQ. En ce moment, «chaque établissement peut se gouverner par lui même», déplore Mme Rioux.