Le nouveau président et chef de la direction de Nissan Motor, Hiroto Saikawa, lors d’une conférence de presse à Yokohama, au Japon, lundi

Hiroto Saikawa, le protégé de Carlos Ghosn qui se retourne contre son maître

TOKYO - Hiroto Saikawa, l’actuel patron de Nissan, faisait partie de la garde rapprochée de Carlos Ghosn. C’est pourtant lui qui a mis le super patron à terre.

Il a proposé et obtenu sa révocation lors d’un conseil d’administration extraordinaire jeudi.

M. Saikawa, 65 ans, avait choqué lundi le monde des affaires en fustigeant le «côté obscur» du règne sans partage de M. Ghosn, sur la base des conclusions d’une enquête interne et sans même attendre les résultats des investigations judiciaires.

«Je ressens une profonde déception, de la frustration, du désespoir même. De l’indignation et du ressentiment», a-t-il lancé, le vouant aux gémonies.

En une soirée, il a balayé une relation longue de 20 ans. M. Saikawa avait été adoubé en avril 2017 par Carlos Ghosn, qui lui avait alors passé les commandes exécutives du groupe pour se consacrer à la consolidation de l’alliance.

«Vient un temps où il faut passer le relais à quelqu’un d’autre. J’ai toujours dit que je voulais qu’un Japonais me succède et cela fait des années que je prépare M. Saikawa», avait à l’époque expliqué le Franco-libanais-brésilien, lui témoignant toute sa confiance.

Cheveux ras, lunettes et air sérieux, le responsable japonais a fait toute sa carrière chez Nissan qu’il a rejoint en 1977, tout juste diplômé de la prestigieuse université de Tokyo où il a fait des études d’économie.

Il a ensuite exercé en Europe, mais son ascension a surtout démarré dans le sillage de Carlos Ghosn, arrivé en 1999 à Tokyo pour redresser à marche forcée Nissan, tout juste uni au français Renault.

«À bout de patience»

Sous son aile, Hiroto Saikawa a gravi les échelons, impressionnant ses collègues par son zèle à sabrer les coûts et négocier les prix avec les fournisseurs. Des États-Unis à l’Europe, il a enchaîné divers postes de direction, devenant directeur de la compétitivité en 2013.

Il a aussi siégé au conseil d’administration de Renault entre 2006 et 2016, et s’était déjà fait remarquer pour sa fermeté à l’occasion de la crise qui avait secoué l’alliance fin 2015, bien décidé à défendre l’autonomie de Nissan face à la «menace» de l’État français.

En dehors de Nissan, M. Saikawa a présidé la puissante Association des constructeurs automobiles japonais (JAMA).

Discret, sa rigueur et son souci du détail sont loués par ses pairs si l’on en croit la presse locale, tout comme son sens des affaires qui le distingue des autres responsables japonais.

Ces qualités ont probablement séduit Carlos Ghosn au moment de se choisir un successeur. Mais en prenant le large, l’hiératique patron, qui avait tenu pendant des années la compagnie japonaise d’une main de fer, a semble-t-il laissé le champ libre aux rancoeurs accumulées au fil des ans.

«Notre patience était à bout. M. Ghosn est probablement un excellent patron, mais en termes de qualités humaines, j’ai envie de dire: ‘’au secours!’’», confiait dans la presse jeudi un responsable anonyme de Nissan.

Un épisode aurait particulièrement agacé M. Saikawa, ébranlé depuis sa prise de poste par la découverte de falsifications dans l’inspection de véhicules au Japon.

En juillet, après la révélation d’un nouveau scandale, M. Ghosn aurait refusé d’interrompre ses vacances sur une île japonaise pour revenir au siège, selon la presse nippone, rejetant la responsabilité sur son ancien poulain désormais aux commandes.

Ces derniers mois, alors qu’une enquête interne était menée dans le plus grand secret sur des malversations financières présumées de l’homme fort de l’alliance, Hiroto Saikawa avait commencé à prendre ses distances.

«Notre devoir est de mettre fin aux pratiques du passé», avait-il lancé en janvier dans une formule énigmatique, avant de prendre publiquement position contre une fusion avec Renault.

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CE QUI EST RÉELLEMENT REPROCHÉ À CARLOS GHOSN

De nombreuses révélations sortent dans la presse japonaise sur les malversations dont se serait rendu coupable Carlos Ghosn actuellement en détention au Japon, mais il faut distinguer ce qui est officiel et ce qui ne relève que de fuites.

Voici le point sur la situation:

Est-il soupçonné de fraude fiscale ?

Non. Après de premières informations confuses, il est apparu que les fausses déclarations dont est soupçonné M. Ghosn n’ont aucun rapport avec ses revenus déclarés au service japonais des impôts, mais concernent un document destiné aux marchés financiers.

Carlos Ghosn est soupçonné d’avoir certifié, en tant que PDG de Nissan, des rapports financiers annuels remis par le groupe aux autorités financières japonaises entre 2011 et 2015, tout en sachant qu’ils comportaient des inexactitudes concernant ses propres revenus.

Si ces soupçons étaient avérés, il serait alors pénalement responsable des fausses informations figurant dans ce document appelé «yukashoken hokokusho».

«Les entreprises cotées sont tenues de publier chaque année ce document. Doivent y figurer toutes les informations financières sur le groupe ainsi que le montant des rétributions collectives des dirigeants et le détail individuel pour ceux qui perçoivent plus de 100 millions de yens (1,16 million $CAN) par an. Il faut détailler les sommes perçues de la part de l’entreprise principale, mais aussi de filiales», explique à l’AFP Jun Yokoyama, juriste financier de Daiwa Securities.

«Ce document est destiné à dresser un état des lieux complet de la situation et des finances de l’entreprise à destination des marchés, des analystes et des investisseurs. Cela n’a rien à voir avec la déclaration de revenus fournie au service des impôts qui est un document individuel non publié», ajoute-t-il.

En cas de découverte de manquement à cette législation, la peine est en théorie sévère, mais cela dépend du type d’inexactitude commise, précise à l’AFP une source officielle du secteur financier.

En théorie, «plus l’inexactitude est de nature à fausser le jugement des investisseurs, plus la sanction est élevée».

«Il n’y a pas de procédure de contrôle externe systématique des informations publiées, car elles sont censées être exactes puisque certifiées» par le patron. «En revanche, les autorités peuvent engager des procédures en cas de découverte de malversation», précise la même source.

Qu’en est-il des soupçons d’abus de biens sociaux, détournement de fonds, faux emploi, etc.?

Aucune source officielle ne détaille ces soupçons.

Outre les fausses déclarations, seul jusqu’à présent le patron exécutif de Nissan, Hiroto Saikawa, a mentionné des faits d’abus de biens sociaux «dont la gravité est telle que, selon un expert, se justifie pleinement le fait de proposer sa révocation». En revanche, il n’a donné aucun exemple concret.

Tous les cas précis apparus ensuite découlent de la presse japonaise et la liste s’enrichit chaque jour.

La source n’est jamais mentionnée, mais il s’agit probablement de fuites émanant de l’enquête interne conduite par Nissan et transmise à la justice.

D’après ces informations, les revenus non déclarés de M. Ghosn émanent notamment d’une filiale de Nissan basée aux Pays-Bas.

Il aurait eu l’usage exclusif de quatre résidences de luxe dans quatre pays, maisons payées par la même filiale créée en 2010 et dont le but initial était d’investir dans des start-up.

Il aurait aussi offert un emploi fictif à sa soeur.

Il aurait encore payé avec des fonds de Nissan plusieurs voyages en famille.

Rien ne permet à l’heure actuelle de confirmer l’exactitude de ces informations qui en outre ne constituent pas le motif pour lequel Carlos Ghosn a été interpellé.

Qui est Greg Kelly, le bras droit de Carlos Ghosn également arrêté ?

Greg Kelly a rarement fait parler de lui, mais chez Nissan il était perçu comme l’homme de confiance du président.

Entré dans la filiale américaine de Nissan en 1988 après avoir exercé la profession d’avocat, cet Américain de 62 ans, diplômé en droit, a progressivement gravi les échelons jusqu’à devenir un membre de la direction du groupe en 2008, chargé d’organiser les tâches du président.

Un an plus tard, il cumule d’autres fonctions, dont celles de la direction des ressources humaines de l’ensemble du groupe et sa communication.

Il s’est hissé sur un fauteuil d’administrateur en juin 2012. L’intitulé de sa fonction est d’ailleurs limité depuis 2015 à ce titre.

«Il travaillait étroitement avec Carlos Ghosn dont il avait toute la confiance», témoigne un ex-employé de Nissan qui a un temps travaillé sous les ordres de M. Kelly.

Celui que d’aucuns au sein du groupe appelaient «l’éminence grise» de Carlos Ghosn «était perçu comme influent», indique la même source. Un son de cloche que corroborent d’autres témoignages recueillis par la presse.

Cité par le quotidien économique Nikkei, Jim Press, qui a été conseiller pour l’Alliance Renault-Nissan, insiste en revanche sur «ses réelles capacités et son sens de l’éthique».