Gazoduc: pas de bénéfice environnemental?

L'AFFIRMATION: «Si [le gaz canadien] vient remplacer en Europe, par exemple, des machines ou des usines qui fonctionnent avec du charbon ou du mazout, là, il peut y avoir un gain net en matière de GES [gaz à effet de serre, ndlr] qui peut être intéressant», a déclaré récemment le député péquiste Sylvain Gaudreault à l’agence QMI (Quebecor), en réaction à l’annonce d’un projet de gazoduc qui traverserait l’Abitibi pour amener du gaz naturel des Prairies jusqu’à une future usine de liquéfaction, au Saguenay. Dès le lendemain, cependant, Le Devoir citait «des experts» disant que les bénéfices environnementaux «seront pratiquement nuls». Alors voyons voir…

LES FAITS

Le gaz naturel est principalement constitué de méthane (CH4). Comme il y a moins d’atomes de carbone dans le méthane que dans d’autres combustibles fossiles, en particulier le charbon, le gaz naturel émet environ deux fois moins de CO2, principal responsable du réchauffement climatique, lorsqu’on le brûle. D’après des chiffres du GIEC, pour chaque kilowatt-heure d’électricité produite, une centrale au gaz émet l’équivalent de 370 grammes de CO2, contre 760 g/kWh pour une centrale au charbon. À cause de cela, le gaz naturel est souvent décrit comme un «pas dans la bonne direction» : il faudra éventuellement s’en passer parce qu’il pollue mais, en attendant, il permet de réaliser des gains environnementaux s’il remplace le charbon.

Un projet de gazoduc qui traverserait l’Abitibi pour amener du gaz naturel des Prairies jusqu’à une future usine de liquéfaction, au Saguenay, a été annoncé récemment.

Les sources citées par Le Devoir indiquent cependant que cet avantage est annulé par les fuites de méthane qui viennent avec l’exploitation et le transport du gaz naturel. Le méthane est en effet un gaz à effet de serre environ 30 fois plus puissant que le gaz carbonique sur un horizon de 100 ans (le méthane finit tôt ou tard par se transformer lui-même en CO2). À cause de cela, des fuites même modestes lors de la production et du transport peuvent annuler l’avantage du gaz naturel sur le charbon.

Alors la question est : est-ce que l’industrie du gaz naturel en perd assez pour cela? Sur ce point, il faut dire qu’aucun des «experts» cités par Le Devoir (un climatologue, un économiste et un physicien) ne possède d’expertise sur les pipelines à proprement parler. Nous avons donc consulté Giovanni Di Lullo, doctorant en génie mécanique que nous a référé l’Université de l’Alberta, qui s’y connaît mieux en «tuyaux».

Dans l’ensemble, dit-il, «il n’y a pas de preuve dans la littérature scientifique que l’électricité produite avec du gaz naturel est pire que le charbon. Il y a eu une seule étude qui a mentionné que le gaz naturel était aussi mauvais que le charbon, celle Robert Howarth en 2011, mais elle a été sévèrement critiquée par la suite parce qu’elle présentait l’information de manière très biaisée».

M. Di Lullo estime à environ 7,9 % le taux de fuite qu’il faudrait atteindre pour que les avantages du gaz naturel sur le charbon s’effacent complètement. Dans leur article de 2011, M. Howarth et ses collègues estimaient les taux de perte (fuites et relâchements contrôlés) entre 3,6 et 7,9 %, ce qui ouvre effectivement la possibilité pour que le gaz soit aussi néfaste que le charbon.

Mais d’une part, leurs calculs ne s’appliquaient qu’au cas des gaz de schiste, qu’ils considéraient plus polluants que le gaz conventionnel. Or la presque totalité du gaz de l’Alberta (de loin le principal producteur canadien) vient de sources conventionnelles.

Et d’autre part, indique M. Di Lullo, la plupart des autres études arrivent à des taux de fuite bien inférieurs — même s’il existe encore, soulignons-le, un débat scientifique sur le niveau exact des émanations. Le ministère de l’Environnement américain, par exemple, estime ce taux à 1,3 %. Ce chiffre a été critiqué comme trop optimiste par plusieurs chercheurs, mais personne n’est arrivé à des taux aussi élevés que Howarth. Par exemple, une étude parue cette année dans Science (bit.ly/2ttyakm) arrive à 2,3 % de fuite, soit nettement moins que le seuil de 7,9 % calculé par M. Di Lullo. Une étude parue en 2014 (bit.ly/2ByDJTT) conclut que même en tenant compte de la sous-estimation, les données «démontrent les bénéfices robustes pour le climat qui viennent avec la substitution du charbon par du gaz naturel pour la production d’électricité». Et on pourrait multiplier les exemples, car M. Di Lullo nous a fourni de nombreuses références.

LE VERDICT

Pour l’heure, tout indique que le gaz naturel a bel et bien des avantages environnementaux — dans la mesure où on s’en sert pour remplacer d’autres sources d’énergie plus polluantes, bien sûr. Il existe toutefois encore un certain degré de débat sur l’ampleur de ces avantages.