Aux alentours de Sainte-Christine-d’Auvergne, dans Portneuf, des nuages mauves électriques commencent à surplomber les champs.
Aux alentours de Sainte-Christine-d’Auvergne, dans Portneuf, des nuages mauves électriques commencent à surplomber les champs.

Êtes-vous Survivaliste? [PHOTOS]

C’est comme si les astres du survivalisme étaient alignés. La pandémie de COVID-19 a mis un frein au mode de vie actuel, forçant à repenser la société de demain. Au même moment, le premier film québécois commandé par Netflix, Jusqu’au déclin, dont l’intrigue traite du survivalisme, enregistre le plus grand succès du cinéma de la Belle Province. Il n’en fallait pas plus pour relancer l’intérêt autour de cette idéologie connotée. Il existe même des formations pour s’y initier. Rencontre avec de vrais passionnés et des nouvelles recrues de cette philosophie.

Aux alentours de Sainte-Christine-d’Auvergne, dans Portneuf, des nuages mauves électriques commencent à surplomber les champs. Les arbres du bois derrière l’hôtel de ville s’agitent à l’approche de l’orage. Pourtant dans cette forêt, une vingtaine de personnes est davantage concentrée sur le son que produit le choc entre une pierre et du bois, que sur le tonnerre qui gronde. «Ce que vous entendez, c’est le plus vieux son de l’humanité», explique Mathieu Hébert, survivaliste et responsable de la formation du jour, montrant ses outils rudimentaires. Sous une bâche arrimée sommairement entre deux arbres, le groupe tente de faire du feu. Sans briquet, sans allumette. Un beau défi que l’instructeur a tôt fait de relever, malgré les trombes d’eau qui s’abattent. «Vous voyez, ça se fait! Maintenant à vous de jouer», lance-t-il. 

Bienvenue au cours d’introduction à la survie en forêt. Le groupe Les Primitifs, dont Mathieu Hébert en est le fondateur, offre des formations d’une fin de semaine comme celles-ci depuis 2007, été comme hiver, allant de l’introduction à des cours très avancés. Son fondateur a d’ailleurs donné des formations à la Sûreté du Québec et aux Forces canadiennes. Mais dernièrement, celles-ci font l’objet d’un plus grand intérêt. «Quand on a commencé Les Primitifs, ce n’était certainement pas un concours de popularité, avoue Mathieu Hébert. Mais aujourd’hui en écoutant les nouvelles, ça devient dur de rire des survivalistes.» Le nombre de membres des groupes Facebook de survivalisme a fortement augmenté ces derniers mois. La page des Primitifs compte quant à elle plus de 15 000 abonnés.

Avant l’orage, la troupe a appris à faire des abris en forêt, avec uniquement des éléments trouvés dans le milieu naturel. Les plus braves ont dormi dans leur abri, les autres ont amené leur tente. La majorité des participants en sont à leur première expérience. Pour beaucoup, c’est le cocktail entre le film Jusqu’au déclin et la pandémie qui a éveillé un sentiment d’inquiétude. «Avec mon chum, ça nous a donné un déclic, raconte Onie Laflamme, préparatrice physique pour l’armée à Québec. Je veux savoir comment me débrouiller si je me retrouve sans rien à un moment donné. Je ne suis pas ici parce que je suis en panique ou autre, mais j’ai réalisé que la société est peut-être moins solide que ce qu’on pense.»

Avant l’orage, la troupe a appris à faire des abris en forêt, avec uniquement des éléments trouvés dans le milieu naturel.

Définir le survivalisme

Pour Mathieu Hébert, un survivaliste est quelqu’un qui se prépare à faire face à l’adversité. Il doit avoir un plan de match. «Les gens achètent des REER pour le futur ou des assurances pour la maison. Tout ceci est considéré comme normal. Quand on monte en voiture, on met sa ceinture, car il y a un risque d’accident. Le survivalisme applique cette même idée sur une multitude d’aspects. Avec la pandémie, on dirait que les gens ont mis leur ceinture de sécurité après l’accident», indique-t-il, faisant référence aux longues files d’attente dans les épiceries. Avoir des réserves de nourriture chez soi pour pouvoir déjouer la fragilité des chaînes d’approvisionnements est une des solutions envisagées. «Ce n’est pas être paranoïaque, c’est être préparé», poursuit Mathieu Hébert.

Le survivalisme est phénomène large, qui va de l’indépendance financière à l’effondrement de la société. «C’est l’extrême, l’apocalypse où on lutte pour survivre en tant qu’espèce. Ça, souvent, c’est ce qui a attiré les médias, les bouquins et ce que les gens ont retenu. Mais le survivalisme, c’est aussi dire, “je suis en dépression, il faut que je m’en sorte”», explique Mathieu Hébert. 

Sous une bâche arrimée sommairement entre deux arbres, le groupe tente de faire du feu.

La récupération des savoirs familiaux 

À Sainte-Christine-d’Auvergne, autour du feu principal allumé par les instructeurs, deux familles avec leurs enfants s’échinent à frotter leurs morceaux de bois. Anyck Boivin et ses deux garçons, Loïc et Nathaël, sont de grands amateurs de plein air. C’est le cadet de la famille, Nathaël, qui a demandé à s’inscrire au cours de survie. «S’il nous arrive une bad luck pendant une de nos randonnées, on n’est pas sûr d’être capable de se débrouiller seul, explique sa mère, avec comme trame sonore le crépitement du feu. C’était important pour moi qu’on le fasse en famille, pour que tout le monde puisse s’entraider.»

Peu de gens savent faire du feu par friction, s’occuper d’un poulailler ou encore apprêter un animal pour la consommation. «Il y a eu une cassure de transmission des savoir-faire, à peu près à la génération de nos arrière-grands-parents, explique Mathieu Hébert. Le survivalisme, c’est aussi tenter de se réapproprier ces techniques et de les transmettre à nouveau.» Sans toutefois rejeter la modernité et ses aspects positifs précise-t-il, mais toujours dans une visée autonomiste. 

Assise près d’un tronc de bouleau, à une dizaine de mètres du feu principal, Karine Dumont découpe avec son couteau l’écorce de l’arbre pour compléter l’exercice du jour. Graphiste, cette Sherbrookoise a décidé du jour au lendemain de quitter sa vie «normale». Elle est retournée aux études et a obtenu des diplômes en culture de champignons et en horticulture. Se considérant comme une survivaliste, son objectif est de louer une terre pour y créer une communauté entre amis. Avec ses nouvelles compétences, elle vise l’autosuffisance; particulièrement pour pouvoir surmonter les situations imprévues. «On a vu une attitude de panique parmi la population avec la COVID-19, remarque Karine Dumont. Dans ce cas-ci, c’était un petit bris de routine. Qu’arrivera-t-il lorsque ce sera gros?»

Survivaliste confirmé, Mathieu Hébert s’entraîne régulièrement à des activités physiques, mais aussi au feu par friction, à l’archerie, au pistage et à la reconnaissance des plantes sauvages. «Pour ceux qui deviennent passionnés, ce n’est plus de la survie», confie-t-il. Pour les autres, il faut commencer par des choses simples, comme vérifier si on a une semaine d’avance sur ses stocks d’épicerie, ou encore si on a une batterie supplémentaire à portée de main pour son téléphone intelligent.

Les plus braves ont dormi dans leur abri, les autres ont amené leur tente. La majorité des participants en sont à leur première expérience.

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TROIS QUESTIONS À UN INSTRUCTEUR

En semaine, Joffrey Mifsud est gestionnaire pour une entreprise de loisirs. La fin de semaine, il devient instructeur en survie urbaine chez Korvux, et donne des cours allant du camouflage urbain à la permaculture, une agriculture durable qui imite le fonctionnement d’un écosystème naturel.

Ancien Longueuillois, Joffrey vient de s’acheter une maison dans la région de Québec. Il vise l’autosuffisance en ayant son propre potager, en faisant son pain et, pourquoi pas, en élevant des poules. Parmi ses centres d’intérêt le travail du cuir par exemple, pour pouvoir fabriquer ses propres sacs, ou encore le crochetage de serrure, qu’il voit comme un casse-tête et un élément important de la survie urbaine.

Q Quelles sont les grandes catégories de survivalistes?

R Il y a tout d’abord les «preppers». Ce sont ceux qui accumulent plein de nourriture chez eux et qui, dès qu’il se passe quelque chose, sont très contents de ne pas avoir à sortir.

Il y a ensuite ceux qui aiment bien les armes et qui voient le survivalisme uniquement à travers ce prisme-là.

Enfin, il y a des gens comme nous, chez Korvux. Nous sommes des survivalistes pragmatiques — sans dénigrer les autres survivialistes. Nous, notre but n’est pas de confondre les mots «risque» et «danger». Si tu confonds les deux, tu risques de ne pas te préparer pour les bonnes choses. C’est une approche réaliste.

Par exemple, s’il y a une explosion nucléaire à côté de toi, le danger est certes immédiat pour ta personne, mais le risque que ça arrive au Québec est quasiment nul; versus une pandémie, où il y a un vrai risque de répercussions importantes pour nous, dans notre société mondialisée.

Nous, on dit qu’il faut avoir au moins un fonds d’urgence et de quoi payer ton loyer, tes dépenses courantes ou autre pour au moins trois mois. 

Je sais que si un jour il y a un problème à Montréal, je peux aller en forêt et me débrouiller sans problème. Nos ancêtres ont vécu des milliers d’années dans ce milieu. Moi je trouve ça vraiment dommage d’avoir plus de facilité à différencier des marques de voiture que des arbres dans une forêt.

Q Pour quelqu’un qui habite à Québec, quels sont les risques à anticiper?

R Moi je suis beaucoup sur la route dans le cadre de mon travail, alors je prends en compte le fait que je puisse tomber en panne ou que, dans le cadre d’une tempête de neige, je reste coincé. Il y a deux ans et demi, des gens sont morts dans une tempête parce qu’ils ne savaient pas comment faire pour survivre une nuit dans leur véhicule. Ça me désole ces choses-là parce que ce sont des choses simples. J’ai dans ma voiture une couverture en laine, de l’eau, de la nourriture et de l’équipement pour réparer un pneu.

Comme on le voit aujourd’hui, l’un des risques majeurs pour les Québécois est une pandémie. Ça vient paralyser complètement le monde entier. On a de la chance que ça soit arrivé au printemps, en hiver ça aurait été plus compliqué pour pas mal de monde. Une pandémie est une des choses où on a le moins de contrôle sur la situation. Ça peut vite compliquer ton quotidien. Tout ce que tu peux préparer à l’avance, il faut le faire.

Q En quoi cette pandémie donne des munitions au mode de vie survivaliste?

R Elle a permis aux gens d’autoévaluer leur réaction à cette situation. J’espère que tout ça a ouvert les yeux à de nombreuses personnes, car là, tout se passe bien. Il y a encore de la nourriture, même si quelques tablettes d’épiceries sont un peu vides, il y a de l’essence, de l’électricité et de l’eau. Si demain on perd l’électricité et le pétrole, ce sera très différent.

Plusieurs personnes ont commencé à planter des légumes chez eux, à démarrer un potager pour gagner en autonomie, parce qu’ils ont vu les files d’attente dans les Costco et les épiceries. Ça leur a fait peur. La pandémie a poussé aussi les gens qui pensaient être prêts, peu importe la façon, à avoir l’honnêteté de se poser la question : «À quel point je n’étais pas prêt? Moi personnellement, j’avais quelques stocks de nourriture, mais j’ai manqué de farine. J’ai l’honnêteté de le reconnaître, pour que la prochaine fois, ça n’arrive pas. Guillaume Mazoyer

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EN UN MOT

Survivalisme

Selon le Larousse, le survivalisme est un «mode de vie d’une personne ou d’un groupe de personnes qui se préparent à la survenue, à plus ou moins longue échéance, d’une catastrophe (nucléaire, écologique, économique, etc.), à l’échelle locale ou mondiale.» On parle aussi de néosurvivalisme, en incluant des formes récentes comme la vie en autosuffisance.