Steve Garceau, de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS).

DPJ: «Ça ne date pas d’hier qu’on sonne l’alarme»

Trois-Rivières — «C’est infiniment triste, ce qui est arrivé à Granby. La nature de notre travail nous amène à prendre en charge des enfants qui sont extrêmement hypothéqués en termes d’abus sexuels, de mauvais traitements psychologiques, de mauvais traitements physiques et de négligence, ce sont surtout des situations excessivement tristes auxquelles on doit faire face», confie Steve Garceau, membre de l’exécutif local et représentant de la mission centre jeunesse (APTS).

Le drame de Granby ébranle tout le Québec dont évidemment les intervenants de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). «Nous sommes profondément affligés par le drame survenu à Granby. Aucun enfant ne devrait souffrir et, plus déchirant encore, mourir ainsi dans notre société. C’est une histoire à fendre le coeur qui doit absolument nous interpeller collectivement», a déclaré Carolle Dubé, présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS).

Est-ce que la mort de la fillette de 7 ans à Granby était une tragédie annoncée? L’enquête va probablement permettre de le déterminer, mais en attendant, les travailleurs qui oeuvrent au sein de la DPJ rappellent qu’ils tirent sur la sonnette d’alarme depuis plusieurs années. Il est trop tôt pour déterminer si le manque de ressources et la surcharge de travail sont en cause, mais selon l’APTS, «la situation a atteint un seuil critique», et la Mauricie-Centre-du-Québec ne fait pas exception.

Un taux de roulement de 10% et près de 10 000 jours en assurance salaire. C’est la situation actuelle au sein de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) en Mauricie-Centre-du-Québec, selon le syndicat. En effet, du 1er janvier 2018 au 31 mars 2019, 53 travailleurs ont quitté la DPJ de la Mauricie-Centre-du-Québec. Un nombre qui n’inclut pas les retraites. «Cinquante-trois personnes salariées qui quittent, c’est 10% du staff général. Donc, quand dans une année, on a dix pour cent de taux de roulement, c’est dur de maintenir une qualité de service», souligne M. Garceau.

De plus, toujours du 1er janvier 2018 au 31 mars 2019, il y a eu 9851 jours d’absence en assurance salaire au sein de la DPJ, selon le syndicat. «Je parle régulièrement aux personnes salariées et elles me disent que les taux d’assurance salaire sont dus à l’épuisement professionnel, à la surcharge de travail, à la surcharge administrative», explique M. Garceau. Par ailleurs, plus de 30 griefs sont actuellement en attente d’audition pour des surcroîts de travail.

De plus, avec une moyenne d’attente pour une évaluation de la DPJ de 31,76 jours du 1er avril 2018 au 31 mars 2019, la région a le pire délai au Québec après l’Estrie. Le délai moyen d’attente au Québec est de 26,2 jours. Les cas en attente, qui s’élèvent présentement à 205 dans la région, ne font toutefois pas partie des dossiers urgents. «Un enfant en attente, c’est déjà un enfant de trop. Clairement, il y a un manque de ressources», fait valoir M. Garceau.

Les refontes du système de santé sous l’ère libérale ont causé beaucoup de dommages, soutient M. Garceau. «On a assisté à une marchandisation du réseau de la santé où on nous gère comme une entreprise privée avec des statistiques de performance, avec de la surcharge de travail administrative.»

Le projet de loi 10 de l’ancien ministre de la Santé Gaétan Barrette qui avait intégré les directions régionales de la protection de la jeunesse au sein des Centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS et CIUSSS) en 2015 a eu des impacts majeurs, déplore le syndicat. «Quand on a été intégré au CIUSSS, ça a été un coup de barre qui a fait excessivement mal à nos services. On s’est retrouvé engouffré dans un système hospitalocentriste.» Selon M. Garceau, cela a eu une incidence notamment sur l’encadrement des nouveaux employés, ce qui peut expliquer en partie l’important taux de roulement.

Les signalements sont aussi en hausse. Elle s’élève à 12 % en deux ans. «Quand on reçoit plus de signalements, évidemment il y a plus de dossiers qui doivent être évalués, évidemment, cela a des répercussions sur les travailleurs et les travailleuses», note M. Garceau. «Ça fait des années que l’employeur n’a pas révisé sa structure de postes», ajoute-t-il.

Toutes ces récriminations ne sont pas nouvelles, rappelle le syndicat. «Ça ne date pas d’hier qu’on sonne l’alarme. Ça ne date pas d’hier que des représentations sont faites au CIUSSS et par le fait même au ministère [de la Santé]. Malheureusement, il a fallu un événement tragique pour qu’il y ait une prise de conscience collective», dénonce M. Garceau.

Du côté du Centre intégré universitaire de la santé et des services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec (CIUSSS MCQ), on confirme que les répercussion de la tragédie de Granby sont grandes tant chez les intervenants en protection de la jeunesse que du côté de la direction de la DPJ et du CIUSSS MCQ. «Il s’agit d’une situation dramatique, très difficile à recevoir pour des intervenants jeunesse qui ont à cœur le bien-être et la sécurité des jeunes», souligne Geneviève Jauron, porte-parole du CIUSSS MCQ. «Aujourd’hui et au cours des prochains jours, le DPJ souhaite avant tout être présent auprès des équipes qui, elles aussi, vivent très difficilement ce drame. Rappelons qu’à chaque jour, nos professionnels doivent composer avec la détresse de plusieurs familles, la pauvreté, le lien d’attachement primordial entre des enfants et leurs parents ou des adultes significatifs. Ils sont les experts de leur domaine, doivent continuer leur travail et nous avons besoin d’eux», ajoute-t-elle.

Quant aux difficultés liées à la main-d’oeuvre, le CIUSSS admet qu’elles sont importantes. «Nous faisons face à des défis importants, comme dans de nombreux secteurs, et ce, partout au Québec. Nous avons de la difficulté à combler certains postes, ainsi qu’à remplacer des personnes qui s’absentent du travail. Plusieurs actes en protection de la jeunesse sont réservés aux intervenants membres des ordres professionnels ce qui augmente le défi de recrutement. Nous déployons beaucoup d’efforts à mettre de l’avant différentes stratégies de recrutement de main-d’oeuvre pour attirer les professionnels à s’investir dans notre mission auprès des jeunes en difficulté», explique Mme Jauron. Cette dernière assure également que le CIUSSS travaille sur divers moyens pour mieux soutenir les intervenants.

Le CIUSSS va suivre et collaborer aux différentes enquêtes annoncées par le gouvernement. «Nous accueillerons toutes les améliorations possibles de nos services. Aujourd’hui, demain et chaque jour, nous poursuivrons notre travail et donnerons les meilleurs services possibles pour s’assurer du bien-être et de la sécurité de chaque enfant.»