Détresse à la ferme

Selon une enquête nationale menée auprès de 1100 agriculteurs, 58 % des producteurs font de l’anxiété et 35 % souffrent de dépression. La problématique est devenue si importante que les jeunes agriculteurs doivent être outillés pour y faire face. C’est pourquoi le Grand rendez-vous de la relève agricole, organisé par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ), y a accordé une place de choix, lors de la conférence présentée à la salle Desjardins de Dolbeau-Mistassini, devant près de 80 jeunes agriculteurs de la relève.

Le stress peut être une source de motivation, mais trop de stress peut être aussi dangereux que de fumer la cigarette, estime Jean Paré, psychologue. C’est pourquoi il faut apprendre a mieux gérer le stress. « Moins tu penses que tu as du contrôle, plus le stress augmente, lance le professionnel, en ajoutant que de se considérer comme une victime ne fait qu’exacerber le problème. La meilleure façon de faire face au stress, c’est de faire face aux “stresseurs”. Ça donne de l’énergie. »

Au lieu de s’isoler et de délaisser ses passe-temps, il faut en faire davantage. « Quand vous vivez une période difficile, faites deux fois plus attention à vous », dit-il.

Mélissa Verreault, productrice, Alexandre Bernier, producteur, Kathleen Pelletier, médecin-conseil à la direction de la santé publique du CIUSSS du Saguenay– Lac-Saint-Jean, et Jean Paré, psychologue.

Des signaux ignorés

Mélissa Verreault est la conjointe d’un producteur qui a souffert de détresse psychologique. Il y a quelques années, les deux jeunes agriculteurs ont repris la ferme laitière familiale, Technord, à Girardville. Après les études, ils avaient le vent dans les voiles, la tête remplie de projets.

Les contraintes des anciens bâtiments les ont poussés à investir pour moderniser les installations, en misant davantage sur l’automatisation et la robotique, en 2016. Avec les travaux, les récoltes et l’entretien de la machine, un cinquième enfant est venu s’ajouter à la famille. Puis, les contraintes financières ont commencé à peser de plus en plus lourd sur les épaules des entrepreneurs. « Le stress, qui était d’abord un élément de motivation, est devenu un irritant », explique Mélissa, ce qui a causé davantage de tension dans le couple.

Malgré sa formation en travail social, cette dernière a mis du temps à reconnaître les signaux de détresse que lui envoyait Pierre, son conjoint, qui souffrait notamment d’insomnie et de trouble de l’appétit. Puis, un jour, c’est Pierre qui a réalisé l’état d’urgence, en demandant de l’aide. Ils sont allés à l’urgence pour rencontrer des spécialistes, dont des psychiatres. Il a été pris en charge. Et il a dû complètement décrocher de son quotidien pendant plus d’une semaine, délaissant momentanément ses enfants et son troupeau de 150 vaches, dont 65 en lactation.

C’est alors Mélissa qui a pris le relais… sans avoir l’expérience nécessaire. Heureusement, le couple était bien entouré. « On a eu un réseau extraordinaire de gens qui sont venus nous aider, autant pour le soutien moral que pour s’occuper des vaches avec nous », dit-elle, avant d’ajouter qu’elle retrouvait souvent des plats préparés par des amis dans son réfrigérateur.

Avec le temps, Pierre, qui a toujours été transparent avec sa souffrance, a repris confiance en lui. Il a retrouvé ses moyens et repris son rôle graduellement au sein de l’entreprise, grâce à l’élan solidaire de ses amis et de ses proches.

Aujourd’hui, le couple est sorti plus fort de cette expérience et souhaite promouvoir la solidarité entre les producteurs en créant des réseaux d’entraide.

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LA SOLIDARITÉ POUR SE SORTIR DE L'ISOLEMENT

Aide à la ferme, déjeuners entre producteurs et travailleurs de rang: les agriculteurs cherchent à se doter d’outils pour mieux identifier la détresse psychologique et y faire face.

« La plupart des gens ont de la difficulté à aller chercher de l’aide, remarque Mélissa Verreault, copropriétaire de la ferme Technord, à Girardville. On a tout avantage à entretenir les relations qu’on a autour de nous, avec nos proches, nos amis et nos voisins, pour que les gens puissent détecter quand une personne ne se sent pas bien, pour qu’elle puisse être prise en charge. »

Après avoir accompagné son conjoint à travers une période particulièrement difficile, le couple a décidé d’agir pour faciliter l’entraide. « On ne voulait rien de complexe en misant sur l’accessibilité », dit celle qui a lancé un groupe de réseautage entre voisins. Toutes les deux semaines, une quinzaine de producteurs se rejoignent ainsi pour déjeuner et pour discuter de tout et de rien, sans objectif défini, question de décrocher… et de tisser des liens durables. L’été, les déjeuners sont remplacés par des 5 à 7 autour d’une bonne bière, question de s’adapter aux activités sur la ferme. 

« Les gens sont plus isolés qu’avant, souligne Mélissa. On prend moins de temps pour jaser avec les voisins, parce qu’on veut tellement être rentables, mais c’est la base. La solidarité fait vraiment fait une différence. » Surtout dans les moments de détresse. 

Coopérative de main-d’oeuvre agricole

La solidarité pourrait aussi se décliner sous la forme d’une coopérative de main-d’oeuvre agricole, question de donner un peu de répit aux producteurs, mentionne Alexandre Bernier, producteur agricole à la ferme des Mésanges de Normandin et président du Centre régional des jeunes agriculteurs, qui travaille à la mise sur pied d’une telle coopérative avec le MAPAQ. « On aimerait aussi avoir accès à un travailleur de rang, qui joue un peu le rôle d’un psychologue, en venant chez nous pour parler de nos problématiques », ajoute-t-il. 

Selon Jean Paré, psychologue, les producteurs doivent imiter les outardes et travailler en équipe. 

« Un voilier d’outardes va 70 % plus loin qu’une outarde seule, dit-il. Entourez-vous des bonnes personnes et vous allez aller bien plus loin. »

En temps de crise, il existe aussi l’organisme Au coeur des familles agricoles, qui opère une ligne téléphonique d’urgence et qui peut offrir du répit aux producteurs dans le besoin, mentionne Mélissa Verreault. 

À terme, c’est le métier d’agriculteur qui doit être valorisé davantage, estime Kathleen Pelletier, médecin-conseil à la direction de la santé publique CIUSSS Saguenay–Lac-Saint-Jean, car la nourriture est un bien essentiel.