Les proches de Gibbs en octobre 2018

Des manifestants saluent la mémoire de Nicholas Gibbs, abattu par des policiers

MONTRÉAL — Quelques dizaines de manifestants ont honoré la mémoire de Nicholas Gibbs, un jeune homme noir abattu par des policiers du SPVM en août 2018, en dénonçant les pratiques policières et en bloquant l’intersection des rues Sainte-Catherine et Saint-Urbain, au centre-ville de Montréal, samedi après-midi.

Le petit groupe était formé de proches de victimes tuées dans des interventions de policiers du SPVM ainsi que de citoyens et militants plaidant pour plus de transparence dans les enquêtes concernant la police.

Ils réclament également plus de formation pour les agents afin qu’ils puissent mieux intervenir auprès d’une personne en crise. Selon eux, les policiers ne devraient pas être les premiers répondants appelés dans une telle situation.

Avant de se mettre en marche, les manifestants ont tenu une brève cérémonie en mémoire de victimes ayant perdu la vie dans des interventions policières. Ils ont notamment partagé des témoignages, observé un moment de silence et lancé des ballons bleus dans le ciel.

Très émotive, la mère de Nicholas Gibbs, Erma Gibbs, a dit avoir pardonné aux policiers, mais qu’elle n’oubliera jamais. Elle exige que justice soit faite et que les policiers impliqués dans la mort de son fils soient accusés.

«Mon fils était un père aimant pour ses enfants. C’est très difficile. Je dois vivre avec ça tous les jours», a confié la femme qui revoit la scène tous les jours puisque le drame s’est déroulé tout près de chez elle dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce.

Dans un communiqué publié le 3 juin par le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI), l’organisation responsable de l’enquête confirme avoir remis son rapport au Directeur des poursuites criminelles et pénales en date du 22 mai. Aucune accusation n’a encore été déposée contre des agents impliqués dans l’intervention.

Le 21 août 2018, Nicholas Gibbs a été abattu de plusieurs coups de feu tirés par les policiers. Dans une vidéo tournée par un citoyen depuis la fenêtre d’un édifice voisin de l’événement, on aperçoit les policiers faire feu à cinq reprises en direction du jeune homme, les deux dernières balles étant tirées alors qu’il leur tourne le dos.

On peut également y constater que les policiers crient à plusieurs reprises, en français, au jeune homme de ne pas bouger, mais Nicholas Gibbs, qui ne parlait pas français, continue de marcher calmement sans obtempérer à cet ordre.

Selon la version policière, le jeune père de famille de 23 ans s’avançait vers eux avec un couteau. La vidéo ne permet pas de confirmer qu’il avait un couteau, mais en aucun temps il n’apparaît menaçant, bien que les images ne présentent qu’une minute de l’intervention précédant les coups de feu.

La famille de la victime a déposé une poursuite de plus de 1,1 million $ en dommages moraux et punitifs contre la Ville de Montréal.

Les cas s’accumulent

En plus de la famille Gibbs, d’autres proches de victimes décédées dans des interventions policières ont partagé leur témoignage. Les manifestants portaient une grande bannière où l’on voyait les portraits de neuf victimes décédées à la suite de bavures policières, dont Alain Magloire et Fredy Villanueva.

Les parents de Koray Kevin Celik, un étudiant montréalais de 28 ans, ont dû assister impuissants à la mort de leur fils aux mains de policiers qui l’auraient tabassé et lui auraient administré un choc de pistolet électrique à l’intérieur même de la résidence familiale de la résidence familiale de L’Île-Bizard.

D’après son père, le jeune homme aurait consommé des médicaments en prévision d’une intervention chirurgicale, mais un mélange avec de l’alcool aurait provoqué un changement de son comportement. Ses parents ont fait appel aux policiers pour qu’ils puissent le calmer et le raisonner. Au terme de l’intervention policière, Koray Celik gisait sans vie sur le plancher de la maison.

«Ils l’ont frappé alors qu’il était couché face contre le sol, les mains attachées dans le dos. Ils ont arrêté seulement quand il était mort», a relaté son père Cesur Celik.

«Les policiers ne savent pas comment désamorcer les situations, ils savent seulement faire augmenter la tension et ils refusent d’apprendre», a-t-il dénoncé.

La fille de Ben Matson, Julie, a aussi fait part de la douleur de grandir sans son père. En 2002, l’homme a perdu la vie dans une intervention policière à Vancouver.

«C’est la chose la plus difficile de perdre un membre de sa famille et c’est encore plus difficile quand tu réalises que cette personne est morte injustement, tuée par la police», a mentionné la jeune femme en prévenant la famille Gibbs que la seule chose qui puisse adoucir le deuil est l’amour des proches et le soutien de la communauté.

Profilage racial

Lundi, la Cour supérieure du Québec a autorisé une action en justice contre la Ville de Montréal en lien avec des allégations de profilage racial exercé par ses policiers. La poursuite a été initiée par la Ligue des Noirs du Québec.

Rencontré à la manifestation, le Montréalais Douglas Miller parle carrément de «racisme chronique» au sein du SPVM.

«Les problèmes de racisme dans les forces policières, ici, sont chroniques, de longue date, et ils continuent sans amélioration. J’ai une famille noire. Tous mes enfants ont vécu des épisodes négatifs avec la police et maintenant mes petits-enfants commencent à avoir les mêmes expériences. Quand est-ce que ça va changer?», s’interroge-t-il.

Pour la militante Marlihan Lopez, l’action en justice est positive, mais on ne risque pas d’y apprendre quoi que ce soit. «En tant que personne noire, on le sait déjà qu’il y a du profilage!», lance-t-elle.

Sa présence à la manifestation était toutefois nécessaire, selon elle, car Nicholas Gibbs n’a pas eu de justice et parce que «malheureusement, on va encore devoir revenir faire une vigile pour un autre membre de notre communauté qui sera victime de brutalité policière», prévoit-elle tristement.