Selon Chantal Marchand, présidente de l’Association des gestionnaires de la santé et des services sociaux, «les gestionnaires ne sont pas à l’abri de ce que vivent les autres acteurs du réseau».
Selon Chantal Marchand, présidente de l’Association des gestionnaires de la santé et des services sociaux, «les gestionnaires ne sont pas à l’abri de ce que vivent les autres acteurs du réseau».

Des cadres du réseau de la santé encore à bout de souffle

La santé des cadres du réseau de la santé et des services sociaux ne s’est guère améliorée en 2018-2019 par rapport à l’année précédente, révèlent les données transmises au Soleil par le ministère de la Santé.

En 2018-2019, 902 cadres étaient en invalidité (assurance-salaire ou CNESST), contre 961 en 2017-2018, 926 en 2016-2017, 862 en 2015-2016 et 919 en 2014-2015.

Le nombre total de postes de cadres dans le réseau, lui, n’a pas cessé de diminuer depuis 2014-2015, passant de 11 214 en 2014-2015 à 9453 en 2018-2019, montrent encore les chiffres du ministère.

Ainsi, en 2018-2019, ce sont 9,5 % des cadres qui étaient en invalidité, contre 10,1 % en 2017-2018, 9,6 % en 2016-2017, 8,1 % en 2015-2016 et 8,2 % en 2014-2015.

Pour la présidente de l’Association des gestionnaires de la santé et des services sociaux (AGESSS), Chantal Marchand, «passer de 11 200 à 9400 cadres pour offrir le même encadrement, c’est quelque chose!»

Mme Marchand note qu’en vertu des cibles établies en 2015 par le ministère de la Santé en prévision de la mise en œuvre de la loi 10 modifiant l’organisation et la gouvernance du réseau de la santé, il y a actuellement un «manque à gagner» de 300 postes d’encadrement.

Or, la charge de travail des cadres du réseau n’a pas diminué, bien au contraire, souligne la présidente de l’AGESSS. Depuis la loi 10, les gestionnaires ont un plus grand nombre d’installations et de mandats à couvrir, et davantage d’employés à leur charge, rappelle-t-elle.

Me Anne-Marie Chiquette, chef de contentieux à l’Association du personnel d’encadrement du réseau de la santé et des services sociaux (APER), abonde dans le même sens. «Gaétan Barrette a coupé le nombre de cadres en support aux équipes alors que les territoires à gérer sont plus grands, qu’il y a plus de missions à gérer. Les cadres courent, éteignent des feux ici et là. […] On est dans une maison des fous, ça ne marche pas. Il faut un post-mortem. Les centres jeunesse, il faut sortir ça des CIUSSS et des CISSS», estime Me Chiquette, qui déplore qu’on «finance les hôpitaux sur le dos des enfants».

Selon elle, le système actuel «éjecte» les bons cadres. «On les écœure, on leur ajoute des responsabilités. Ils finissent par tomber malades ou par s’en aller, de sorte qu’on se retrouve avec des gens qui ont moins d’expérience.» Les équipes de cadres sont à ce point réduites qu’elles ne sont même plus en mesure de suivre les invalidités des employés du réseau, illustre Me Chiquette.

«Ça tombe au front comme des mouches. C’est un système qui n’est pas tenable. On ne fait pas de déficit budgétaire, mais on fait un déficit humain», résume l’avocate, qui dit recevoir des appels de cadres «qui veulent faire estimer leurs rentes pour savoir quand ils vont pouvoir s’en aller».

MAnne-Marie Chiquette croit qu’il faudrait davantage de cadres de proximité pour soutenir les équipes aux opérations. «La job est difficile. Le professionnel peut être le meilleur au monde, mais ça lui prend quelqu’un pour lui donner une petite tape dans le dos, des fois», dit-elle.

«Pas des surhommes et des surfemmes»

Selon Chantal Marchand, «les gestionnaires ne sont pas à l’abri de ce que vivent les autres acteurs du réseau». «Ce ne sont pas des surhommes et des surfemmes. Mais on en parle moins, les gestionnaires eux-mêmes en parlent moins parce qu’ils ne veulent pas abandonner leurs équipes de travail», signale la présidente de l’AGESSS.

Il n’empêche, «les cadres aussi ont besoin d’amour», dit Mme Marchand. Selon elle, plus de la moitié des invalidités chez les cadres sont liées à des maladies de nature psychologique.

Si elle croit que le «changement de ton» apporté par le gouvernement caquiste a eu pour effet d’enlever «un peu de pression» des épaules des gestionnaires, Chantal Marchand note aussi qu’on est rendu «à la croisée des chemins».

«Pour les gestionnaires qui sont là depuis la loi 10, qui sont demeurés en place pour soutenir les équipes, pour soutenir les soins et les services, ça finit par être lourd à porter», observe Mme Marchand.


« Gaétan Barrette a coupé le nombre de cadres en support aux équipes alors que les territoires à gérer sont plus grands, qu’il y a plus de missions à gérer. Les cadres courent, éteignent des feux ici et là. […] On est dans une maison des fous, ça ne marche pas »
Me Anne-Marie Chiquette, chef de contentieux à l’Association du personnel d’encadrement du réseau de la santé et des services sociaux

La présidente de l’AGESSS souligne qu’on est «dans un contexte de vieillissement de la population, de pénurie de main-d’œuvre et de départs à la retraite». «On ne peut pas penser que cette réforme-là va se corriger juste avec un changement de ton», dit-elle.

Rappelant l’engagement électoral de la Coalition avenir Québec de décentraliser le réseau de la santé, la présidente de l’AGESSS se demande si «les bras vont suivre».

«De la même façon que chaque fois que le gouvernement annonce un investissement, en soutien à domicile ou en protection de la jeunesse, par exemple, je me demande si on va donner les moyens aux gestionnaires d’actualiser ça, de répondre aux objectifs. J’espère qu’on a pensé aussi à engager des gestionnaires», dit Chantal Marchand, qui rêve d’une instance «où tous les acteurs du réseau pourraient discuter ensemble et concerter leurs efforts pour déterminer les priorités et les solutions à mettre en place».