Selon un sondage du ministère canadien de la Justice, cité dans le livre Jeunes connectés, parents informés, 20 % des adolescents et 33 % des jeunes adultes avaient échangé des photographies d’eux-mêmes nus par texto ou par courriel.

De la pornographie juvénile... malgré soi

SHERBROOKE — Annie* a eu toute une surprise lorsqu’un enquêteur d’un corps de police l’a contactée : son adolescente Mélanie* s’est retrouvée, bien malgré elle, avec des photos compromettantes d’une adolescente dans son Messenger, transmise par le copain de la jeune victime. Mélanie aurait pu avoir des démêlés avec la justice... même si elle n’avait jamais demandé à recevoir ces photos.

« L’enquêteuse m’a parlé de ces photos-là. Elle m’a dit que ma fille se retrouvait en possession de pornographie juvénile sur son cellulaire parce qu’elle les avaient reçues et qu’elle les avaient dans son Messenger. » L’adolescente impliquée contre son gré n’avait pas repartagé les photos de la victime, heureusement. « Elle n’avait pas donné suite à ça. Elle m’en avait parlé. Ça a amené des discussions. On a l’impression que nos bébelles électroniques, c’est de la vie privée, mais il n’y a rien de privé là-dessus. Il faut tellement faire attention! Même si ce n’est pas nous qui acheminons les photos, nous devenons comme complices », résume-t-elle. 

L’incident est survenu il y a deux ans, alors que sa fille était âgée de 14 ans. Annie raconte cet incident en soulignant que ce n’est rien à côté de ce que la jeune victime et les parents ont vécu. La victime, une connaissance de Mélanie, avait envoyé les photos à son copain... qui les a finalement repartagées à d’autres sans son consentement. Mélanie en avait glissé un mot à sa mère avant que celle-ci ne reçoive le coup de fil de l’enquêteur. Les parents de la victime avaient pour leur part porté plainte. 

Le Nouvelliste révélait pour sa part cette histoire d’un enfant de 11 ans filmé à son insu par un « ami » de 12 ans alors qu’il était nu dans la salle de bain. La vidéo a été partagée sur les médias sociaux.

Selon des données du livre Jeunes connectés, parents informés, sept pour cent des jeunes du secondaire qui ont accès à un cellulaire ont déjà envoyé intentionnellement un sexto ou une photo de soi sexuellement suggestive, nue ou partiellement nue. Selon un sondage du ministère canadien de la Justice, rapporté aussi dans le livre, 20 % des adolescents et 33 % des jeunes adultes avaient échangé des photographies d’eux-mêmes nus par texto ou par courriel. 

Mélanie est loin d’être la seule à avoir reçu du matériel non désiré. Une autre enquête réalisée à Québec en 2010 montrait qu’environ 21 % des jeunes avaient reçu un sexto dans la dernière année et plus de 75 % des adolescents n’avaient pas demandé à recevoir de telles photographies. 

« Ça va quand même loin, note Annie, une maman informée et qui a une très bonne communication avec sa fille. « Si l’enquêteur ne m’avait pas appelée, jamais je n’aurais pensé que ma fille était en possession de pornographie juvénile! » lance-t-elle. « Il faut effacer ça ou que tu portes plainte, mais tu ne peux pas garder ça dans ton cellulaire. » 

Au Service de police de Sherbrooke (SPS), on précise que si l’adolescente avait gardé les images dans l’optique de dénoncer la situation à la police - dans un délai raisonnable - cela n’aurait pas été considéré comme de la possession. Par contre, si elle les avait gardées quelques semaines ou quelques mois, il y aurait alors pu avoir des accusations de possession. 

Beaucoup de gens l’ignorent, mais le « sexting » ou le sexto peut être considéré comme de la pornographie juvénile lorsque la victime a moins de 18 ans et l’auteur, plus ou moins de 18 ans.

« Les parents n’ont aucune idée que le Code criminel canadien, qui est à partir de 12 ans, s’applique aussi sur internet... Dès l’âge de 12 ans, tu es responsable de tes actes dans la vie et sur internet aussi. Si tu partages la photo d’un mineur, dans le Code criminel canadien, c’est le partage de pornographie juvénile... Si tu as 12 ans et plus, tu es responsable, même si ce sont des photos d’un enfant de ton âge... Ce n’est pas clair pour les parents. Quand je leur en parle, je leur dis que ça se peut que les enfants le fassent, parce qu’ils ne nous croient pas quand on leur dit que ça reste, que ça peut circuler et que ça peut nuire à leur réputation », souligne Cathy Tétreault, directrice générale de Cyber-aide et auteure de Jeunes connectés, parents informés. Elle rappelle du même coup l’affaire survenue au Séminaire des Pères maristes, dans la région de Québec, où des adolescents se retrouvent devant les tribunaux, notamment pour possession et distribution de pornographie juvénile. 

« J’ai toujours dit à mes enfants que les réseaux sociaux, c’est beau, mais il faut savoir s’en servir. Ce que vous mettez là-dessus, il faut que vous soyez à l’aise de le dire en personne, face à face à quelqu’un... Ramenez-vous toujours à ça : seriez-vous capables de dire ça ou de montrer cela si vous étiez face à face avec la personne? » souligne Annie.

* Les noms ont été remplacés pour préserver l’anonymat des personnes interviewées.