La directrice générale de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Catherine Lafrance, et le président, Stéphane Giroux, ont présenté mardi à la commission parlementaire sur l’avenir des médias le mémoire du regroupement fondé en 1969.

Crise dans les médias: la FPJQ décrète l’état d’urgence

Le monde de l’information est en péril, selon le principal regroupement de journalistes du Québec, qui lance un véritable appel au secours.

La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) estime que la crise des médias a pris une ampleur telle que les gouvernements ne peuvent plus rester les bras croisés.

«Les médias d’information ont besoin d’une aide rapide dans un contexte que nous qualifions sans hésiter d’état d’urgence», a indiqué la FPJQ, dans son mémoire présenté mardi à la commission parlementaire qui se penche toute la semaine sur l’avenir des médias, à la recherche d’un nouveau modèle d’affaires à inventer.

Si rien ne se passe, les fermetures de journaux, confrontés à des difficultés financières croissantes, risquent de se multiplier à court terme, selon le regroupement fondé en 1969.

D’où l’importance de faire pression sur Québec et Ottawa, afin de voir les gouvernements prendre dès maintenant un train de mesures susceptibles d’éviter le pire.

La FPJQ croit notamment que le gouvernement Legault devrait revendiquer auprès d’Ottawa la gestion des droits d’auteur et des redevances qui y sont associées «au nom de la souveraineté culturelle du Québec».

On souhaite que les géants américains du web - Google, Amazon, Facebook et Apple (GAFA) - acquittent une redevance aux producteurs de contenu journalistique, actuellement repris sur leurs plateformes sans débourser un sou.

On reproche de plus aux GAFA d’avoir détourné à leur profit les revenus publicitaires des annonceurs qui auparavant constituaient une précieuse source de financement des médias.

Les géants du numérique ont réussi ainsi à «générer des dizaines de milliards de dollars annuellement en revenus publicitaires», a calculé la FPJQ, qui était représentée par son président, Stéphane Giroux, et sa directrice générale, Catherine Lafrance.

Publicité gouvernementale

Par souci de cohérence, selon l’organisation, les gouvernements devraient réduire leurs propres investissements publicitaires sur les plateformes numériques comme Google et Facebook, et choisir plutôt de faire leurs annonces dans les médias traditionnels.

Le Devoir révélait mardi que le gouvernement du Québec avait dépensé une somme record en publicité sur les plateformes des géants du web l’an dernier, à hauteur de 3,7 millions $.

Le phénomène est en hausse : l’an dernier, 12 % des budgets publicitaires des ministères et organismes de l’État québécois allait à ces plateformes étrangères, soit 3 % de plus que l’année précédente. Et ce, au détriment des médias traditionnels, nationaux et régionaux.

L’Association des médias écrits communautaires du Québec a dit souhaiter elle aussi avoir sa part du gâteau publicitaire gouvernemental.

«Il est primordial que les médias écrits communautaires reçoivent leur juste part de la publicité gouvernementale comme il est décrit dans l’énoncé de politique gouvernementale concernant les dépenses de placement publicitaire», écrit-elle dans son mémoire.

Les ministères et organismes gouvernementaux doivent en principe consacrer au moins 4 % de leurs dépenses annuelles en placements publicitaires auprès des médias communautaires.

«Il est impératif que le gouvernement respecte son engagement», peut-on lire dans le mémoire de l’association.

«Réflexion» demandée

Mardi, en mêlée de presse, le député caquiste de Beauce-Sud, Samuel Poulin, un des membres de la commission qui se penche sur l’avenir des médias, a invité «tout le monde» à mener une réflexion sur la façon dont l’État gère ses budgets publicitaires.

Il a ajouté que le gouvernement devrait faire «un effort supplémentaire» pour privilégier les médias traditionnels, qui ont ainsi vu leur échapper au fil des ans une importante source de revenus.

Pour sauver les emplois des entreprises de presse, le gouvernement devrait par ailleurs créer des programmes d’aide aux médias «qui financent directement les journalistes», sous forme de crédits d’impôt, selon la FPJQ.

La fédération rassemble environ 1800 journalistes œuvrant dans plus de 250 médias écrits et électroniques.

Selon un rapport du Forum des politiques publiques du Canada, pas moins de 225 hebdos et 27 quotidiens ont fermé leurs portes, à travers le pays, depuis 2010.

La FPJQ revendique aussi que les gouvernements publient à nouveau les avis publics dans les médias régionaux. Si la société n’encourage pas ces journaux, «ils vont mourir», a commenté la directrice générale de la FPJQ, Catherine Lafrance.

La Centrale des syndicats du Québec (CSQ) est venue de son côté affirmer qu’une solution à la crise des médias devait passer par un renforcement du mandat confié à Télé-Québec en région.

Avec davantage de moyens, Télé-Québec pourrait produire des émissions d’affaires publiques et des bulletins d’information régionale, selon la centrale syndicale.

La commission entendra au total 36 intervenants d’ici vendredi. De plus, elle a reçu 62 mémoires de gens, entreprises et organismes préoccupés par l’avenir des médias.

Mercredi, plusieurs gros joueurs sont attendus : le Groupe Capitales Médias (dont les six quotidiens régionaux sont au bord de la faillite), Québecor, La Presse, Le Devoir, Métro Média et Cogeco Média, notamment.

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CE QU'ILS ONT DIT

«La désinformation, les fausses nouvelles, c’est probablement la pire catastrophe du 21siècle dans la démocratie, et c’est un peu à la lumière de ça qu’on a lancé le programme 30 secondes. C’est une des grandes réalisations de la FPJQ. J’aimerais ça que ce soit enseigné, pas juste au collégial, au secondaire, et si c’était juste de moi, au primaire, parce que la désinformation commence très tôt.»

- Stéphane Giroux, président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), au sujet de la formation «30 secondes avant d’y croire» mise sur pied pour forger le sens critique des jeunes

«Il faut insister sur les médias régionaux. Je pense que c’est important que ces médias continuent d’exister, et Télé-Québec a déjà 10 antennes régionales et pourrait avoir une mission supplémentaire au niveau de l’information, sans pour autant tasser les médias de la presse écrite régionale.»

- Sonia Éthier, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ)

«Un des gros problèmes pour les journalistes pigistes, c’est que, en ce moment, au Québec, il n’y a pas de tarification de base, donc c’est vraiment à la carte et c’est vraiment selon l’entreprise pour laquelle on travaille. Par exemple, Le Devoir, qui a le même tarif depuis à peu près 25 ans, paie 50 $ pour un texte de 500 mots. Vous comprenez que ce n’est pas beaucoup.»

- Gabrielle Brassard-Lecours, présidente de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ)

«Au Québec, c’est à peu près 1 million de citoyens qui sont anglophones, c’est 13,7 % de la population. Ils sont souvent très isolés et c’est à l’intérieur du journal communautaire qu’on se sent justement branché et pleinement Québécois impliqués.»

- Sylvie Goneau, directrice générale de l’Association des journaux régionaux du Québec (AJRQ)

«Cette clientèle-là - 57 % de nos lecteurs - âgés de 65 ans et plus, méritent aussi d’être desservis.»

- François Beaudreau, président de l’Association des médias écrits communautaires du Québec (AMECQ)