COVID et philanthropie: du plomb dans l’aide

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
La pandémie de COVID-19 frappe durement les organismes de bienfaisance. Les collectes de fonds ont du plomb dans l’aile en raison de l’annulation des activités-bénéfices et de leur transfert en mode virtuel, forcément moins populaire avec la prolifération du télétravail. Dans tous les organismes de charité, l’heure est à la réinvention. Comment solliciter les donateurs dans cette nouvelle réalité où les besoins ne cessent d’augmenter? Comment poursuivre sa mission communautaire avec moins d’argent, face à un avenir incertain?

Lors d’une récente présentation des états financiers de la Fondation Michel-Sarrazin à son conseil d’administration, la directrice générale Nathalie Côté a présenté le «scénario» le plus «réaliste» pour la prochaine année. L’évaluation des pertes provoquée par la pandémie a eu un effet-choc autour de la table : rien de moins que 1,4 million $.

Avec une vingtaine d’années d’expérience dans le monde de la philanthropie, Mme Côté, une ancienne directrice des dons majeurs à Centraide Québec, avoue que la situation est «très difficile» pour la fondation de l’établissement qui héberge chaque année quelque 200 malades en fin de vie. «Même avec une cause aussi appréciée de la population, qui est dans le cœur des gens de la communauté, il n’y a pas une seule de nos sources de revenus qui n’est pas affectée», confie-t-elle au Soleil.

Puisque 60 % de l’œuvre Michel-Sarrazin provient de dons — ce qui signifie 4 millions $ à aller chercher auprès du public et des entreprises —, Mme Côté sent plus que jamais «une obligation de réussite» dans les nouvelles campagnes de financement imposées par la pandémie. «Sinon, c’est la capacité [d’accueil] de la maison et son fonctionnement qui sont en jeu.»

Défi gigantesque

L’angoisse vécue par les organismes de charité au sujet de la perspective de ne plus disposer de l’argent nécessaire à leur mission, la présidente-directrice générale de la Fondation Québec Philanthrope l’imagine sans peine. Karen Bouchard parle d’un «défi gigantesque» à relever, autant au Québec que partout ailleurs au pays, afin de pallier les dons volatilisés dans le sillage de la pandémie.

Mme Bouchard, qui siège sur le conseil d’administration d’Imagine Canada, «la référence la plus importante en philanthropie au pays», avoue avoir été «assez ébranlée» par des statistiques compilées à la fin de l’été. «On projetait à la fin d’août que les pertes de revenus d’ici le 31 décembre atteindraient 15,6 milliards $. Environ 194 000 employés pourraient perdre leur emploi. Ce sont des données assez fulgurantes.»

Le portrait n’est guère mieux dans la région de Québec et de Chaudière-Appalaches. Là également, les organismes communautaires qui vivent de dons de charité sont aux abois. Selon Mme Bouchard, 60 % d’entre eux ont indiqué être «à risques élevés» de ne plus pouvoir maintenir leurs activités si la crise sanitaire perdure. Pire, 82 % de ces mêmes organismes ont évalué la gravité des conséquences sur leur clientèle à un niveau «très élevé».

Sollicitations virtuelles

Le Piolet, un organisme de Loretteville qui vient en aide aux jeunes de 16 à 35 ans en difficulté, est un exemple de la triste réalité qui se cache derrière les chiffres. «C’est un bon 50 % des dons qui n’est pas au rendez-vous. Ce n’est pas rien», déplore la coordonnatrice de la vie associative et du financement, Nathalie Gaudreau. 

Dans les circonstances, les organismes de bienfaisance doivent déployer des trésors d’ingéniosité pour solliciter les donateurs en ces temps atypiques où les contacts sociaux sont limités à leur minimum. Les traditionnels cocktails-bénéfices ont laissé place à des événements virtuels. Fini, du moins pour un bon moment, les discussions en face à face, les poignées de mains et les échanges de cartes d’affaires. 

Nathalie Côté a passé de longues heures cette semaine à organiser la Soirée des leaders Michel-Sarrazin, un événement phare annuel qui permet d’aller chercher plus de 400 000 $ en dons. Cette année, mesures sanitaires obligent, c’est devant leur écran, à domicile, que les donateurs ont pu assister jeudi à une soirée «intime, touchante, mais aussi divertissante» mettant en vedette Gregory Charles, en direct depuis un studio de Québec. Pour 350 $ le billet, les convives ont pu déguster des boîtes repas gastronomiques préparées dans les cuisines du Château Frontenac.

Malgré la pandémie, 473 donateurs ont participé à cette nouvelle formule, comparativement aux 538 venus en personne à la soirée, l’an dernier. «On s’en sort pas si pire avec cet événement-là, avoue Mme Côté, mais va nous en prendre beaucoup de bonnes nouvelles comme celle-là.»

La philanthropie se nourrissant de contacts humains, la solution de repli que sont devenus les événements virtuels comporte toutefois ses limites. «La philanthropie demande de créer une relation [avec le donateur], explique Nathalie Côté. Ça signifie savoir demander à la bonne personne, au bon moment, le bon montant, dans le bon contexte. Tout cela c’est limité avec le virtuel.»

Se réinventer

Comme la Maison Michel-Sarrazin, Le Piolet a été forcé de remplacer son activité majeure de financement, Les Stations gourmandes, où jusqu’à 500 donateurs se réunissaient en temps normal sous un chapiteau, par un ersatz, La Boîte gourmande, présenté à distance les deux premières fins de semaine de novembre. Un menu sept services que les donateurs sont invités, encore là, à déguster à la maison.

«On nous dit de se réinventer, mais il n’y a pas 36 façons de le faire, affirme Nathalie Gaudreau. Beaucoup de gens sont en télétravail et on sent déjà un certain essoufflement. C’est difficile de faire des réunions Zoom à longueur de journée. Les boîtes gourmandes, on n’est pas les seuls à avoir eu cette idée. Les gens croulent sous les offres de boîtes gourmandes ces temps-ci. Mais on fait notre petit bonhomme de chemin. Nos partenaires ne nous ont pas abandonnés.»

À la Fondation Québec Philanthrope, Karen Bouchard confirme que les créateurs de fonds en arrachent depuis que la COVID s’est installée à demeure. La moitié des activités de financement ont été carrément annulées et le tiers ont été convertis en campagnes de dons. Seulement 1 % ont été modifiés pour rencontrer les règles sanitaires.

«On constate une diminution du nombre de donateurs, explique-t-elle, par contre, une augmentation du montant des dons. Les gens qui sont plus en moyens de le faire continuent et donnent davantage.»

«Il y a de moins en moins de donateurs, mais ceux qui donnent, donnent davantage», confirme Nathalie Côté.

Malgré la pandémie, apprenait-on récemment dans Le Devoir, près d’un Québécois sur deux (46 %) a soutenu un organisme de bienfaisance depuis janvier, selon la firme d’experts-conseils en philanthropie Épisode. On évaluait néanmoins à 200 millions $ la perte dans une assiette totale de dons de 3 milliards $ annuellement.

L’impact économique de la pandémie sur la générosité des citoyens est également à considérer. Quelque 40 % des Canadiens ont vécu une baisse substantielle de revenus cette année, ce qui tend à faire diminuer les dons recueillis au sein de la population.

Nathalie Gaudreau, coordonnatrice de la vie associative et du financement de l’organisme Le Piolet

Moins de bénévoles

Le recrutement de bénévoles est un autre problème provoqué par la pandémie. Les organismes comptent principalement sur des gens âgés ou à la retraite pour leur fonctionnement. Or, par peur du virus, plusieurs sont en confinement à la maison. 

«Les organismes communautaires sont tenus à bout de bras par des bénévoles qui font souvent partie du troisième âge. Avec la COVID, ils ne peuvent plus se déplacer et doivent prendre soin d’eux. C’est une réalité fracassante qui touche le milieu caritatif actuellement» mentionne Karen Bouchard, appelant du même souffle à un «appel collectif» pour trouver une solution. «Il faut se retrousser les manches et qu’ensemble on trouve une manière de soutenir les organismes dans leurs précieux services.»

Et après?

Si, comme pour le reste de la société, 2020 s’avère une annus horribilis pour les organismes de bienfaisance, plusieurs préfèrent ne pas voir trop loin, de crainte de voir le portrait se noircir davantage si la pandémie s’inscrit dans la durée.

«Je vous dirais bien franchement que ce qui nous fait le plus peur, c’est le post-COVID, mentionne Nathalie Gaudreau. Actuellement, on peut compter sur des subventions d’urgence, il y a de l’aide (gouvernementale), mais si la crise perdure, il va arriver quoi? Ça va prendre combien de temps avant qu’on puisse réunir jusqu’à 500 personnes en présentiel? Est-ce qu’on va pouvoir refaire les activités qu’on tenait avant? Est-ce que les gens vont avoir peur (de venir)? Je le sais pas. Quand on se projette dans l’avenir, c’est surtout ça qui nous fait peur.»

Nathalie Côté, directrice générale de la Fondation de la Maison Michel-Sarrazin

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DES PROJETS REPOUSSÉS

Avec des finances mises à mal par la pandémie, les organismes de bienfaisance multiplient les contorsions budgétaires pour éviter d’avoir à couper dans les services aux bénéficiaires. À contrecœur, faute de moyens, certains projets sont repoussés au calendrier.

C’est le cas à la Maison Michel-Sarrazin qui s’apprêtait à lancer une «campagne majeure» de financement pour l’agrandissement du centre de jour Bonenfant-Dionne. Cette partie de l’établissement du chemin Saint-Louis sert à accueillir des patients atteints de cancer, mais qui ne sont pas rendus en fin de vie.

«On a besoin d’agrandir car la demande est là, explique la directrice de la Fondation Michel-Sarrazin, Nathalie Côté. Les gens vieillissent et les cancers sont en augmentation. Nous avions aussi des projets pour améliorer le confort des patients et rénover la maison qui a 35 ans. Tout a été mis sur la glace.»

À la Maison Michel-Sarrazin, les 105 employés, majoritairement des infirmières, compte pour 86 % des dépenses de l’établissement. Mme Côté verrait mal comment diminuer ce poste budgétaire sans nuire à sa vocation.

«Si on décide de couper [dans le personnel], ça veut dire que tu coupes dans ta capacité à accueillir des gens. Nous avons 15 lits et déjà, la COVID nous a obligés parfois à baisser à 12. Il y a même eu un moment, cet été, où nous sommes tombés à 10. C’est ce qu’on veut éviter à tout prix.»

Au Piolet de Loretteville, même détermination à ne pas toucher à la mission communautaire. Le restaurant-école, une entreprise de réinsertion pour jeunes en difficultés, fonctionne grâce à la formation en ligne. «C’est l’un de nos gros enjeux. Il faut être combatif et résilient», indique Nathalie Gaudreau.

«On essaie d’aller chercher toutes les subventions possibles et imaginables pour ne pas avoir à couper les services aux jeunes, mais c’est certain que cette façon de faire ne pourra pas durer éternellement.» Normand Provencher