En pareil drame, les journalistes semblent habités d’une seconde nature. C’est celle-là qui a dominé le soir de la tuerie.

Contraintes et rigueur par une nuit d’horreur

TÉMOIGNAGE / – «Salut, peux-tu reprendre le boulot? On a besoin de toi.» – «J’espère que c’est important.» – «Il y a une fusillade à la mosquée.» – «Quoi? J’arrive.»

Il était plus ou moins 20h quand l’appel est entré le dimanche 29 janvier 2017. J’étais à la maison depuis seulement 10 minutes après une journée de travail épuisante. J’avais ouvert une bière que je n’ai jamais bue. Ce coup de fil, presque tous les journalistes du Soleil l’ont reçu. La participation du plus grand nombre était requise sur le terrain comme dans la salle de rédaction pour recueillir l’information, la diffuser en ligne et préparer l’édition papier. 

Je me suis rapidement rendu à la mosquée retrouver les collègues Valérie Gaudreau, Guillaume Piedboeuf et François Bourque. On a beau couvrir les faits divers depuis 15 ans, rien ne prépare à un drame de cette ampleur. Il ne s’agit pas ici de communiquer par Facebook avec un résident de Paris ou de Belgique, témoin d’un attentat outre-Atlantique. Les proches des victimes, les victimes elles-mêmes sont sur place, des citoyens de Québec. 

Malgré les gyrophares, le large périmètre de sécurité et le va-et-vient incessant de parents et amis de la communauté musulmane, il régnait un certain sentiment d’incrédulité. Comme si la situation était irréelle. Les premiers renseignements sont fragmentaires, parfois contradictoires et de sources souvent non officielles. La tentation est forte de diffuser rapidement sur Twitter ou en ligne. La retenue est de mise.

Francis Higgins était chef de pupitre le soir du drame. Il coordonnait avec le rédacteur en chef Gilles Carignan les opérations dans la salle de rédaction. «Tout le monde lisait les textes. On se demandait si on était passé à côté de quelque chose ou si on pouvait rattraper une erreur qui s’était glissée.» 

Il se souvient de la pression qui pesait sur tous. «La question n’était pas de trouver un équilibre entre la rapidité de mettre en ligne et la rigueur. Il fallait faire preuve de rigueur à 100 % et mettre en ligne le plus rapidement possible.»

Sur le terrain, la collecte d’informations se poursuivait dans des conditions difficiles. Y avait-il un seul ou plusieurs tireurs? Est-il encore sur place? De combien de victimes fait état le décompte? Même sans un début d’explication officiel — un bilan des autorités sera dressé plus tard dans la nuit —, il fallait écrire pour l’édition papier du lundi, en prenant soin d’y mettre toutes les nuances nécessaires et avertissements aux lecteurs. Le conditionnel était parfois approprié. 

Après avoir grappillé et validé le plus possible de renseignements crédibles, un premier texte substantiel était écrit par deux journalistes dans une auto et un troisième au téléphone. Au final, le texte principal a été cosigné par cinq personnes, un travail d’équipe.

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Il était minuit et des poussières quand l’édition papier était prête pour l’impression. Malgré la fatigue, la nuit commençait à peine. Des collègues poursuivaient le travail sur le terrain tandis que d’autres alimentaient sans arrêt les plates-formes numériques. 

Les journalistes restées à la Grande Mosquée avaient fait de la Boîte à pain, située en face, leur quartier général. L’établissement est demeuré ouvert toute la nuit.

Pour ma part, j’amorçais une course folle qui allait me mener du pont de l’île d’Orléans, où Alexandre Bissonnette avait immobilisé son véhicule après sa fuite, jusqu’à la résidence de ses parents à Cap-Rouge. 

Pendant ces heures passées dans l’automobile du photographe collaborateur Steve Jolicoeur, l’écoute des conversations policières allait devenir une mine précieuse d’informations.

C’est ainsi qu’on apprenait que le tireur avait contacté le 911 pour avouer son geste et menaçait de se suicider. Il était aussi question de l’arrestation d’un second suspect d’origine arabe. Plus tard, il était libéré puisqu’il s’agissait d’une méprise dans l’énervement du moment.

Au coucher, comme au réveil, des sentiments mitigés nous habitaient tous. «Lorsque j’ai appris la nouvelle, c’était le choc, la tristesse, lance Francis. Mais le professionnalisme prend rapidement le dessus. Comme si on faisait chaque jour un journal en prévision d’un événement comme celui-ci. J’étais partagé entre la douleur d’une tuerie et la satisfaction d’avoir livré une information de qualité», avoue-t-il. 

En pareil drame, les journalistes semblent habités d’une seconde nature. C’est celle-là qui a dominé le soir de la tuerie. Certains dont les services n’ont pas été sollicités ne pouvaient demeurer inactifs. C’est le cas du collègue David Rémillard.

«J’étais en congé et je ne supportais pas d’être chez moi à ne rien faire. Je me suis mis à faire une veille médiatique et à tweeter frénétiquement. J’ai eu des courriels de la BBC pour me demander en entrevue, ce que j’ai fait à quatre reprises au courant de la nuit et de la matinée.»

Il faut prendre ce court récit pour ce qu’il est. Une fenêtre ouverte sur les acteurs d’un monde qui ne parlent pas souvent publiquement de leur travail et de ses contraintes. Tous les artisans du Soleil se souviendront de cette nuit qui a transformé Québec, et eux-aussi dans une certaine mesure.