Le commissaire de la LNH Gary Bettman à Seattle, en janvier dernier

Commotions cérébrales: la prise de position de Gary Bettman contestée

MONTRÉAL - Le commissaire de la Ligue nationale de hockey, Gary Bettman, n’en démord pas et remet en question tout lien direct entre les commotions cérébrales multiples au hockey et l’encéphalopathie traumatique chronique (ETC). L’Association des joueurs de la LNH ne semble pas du même avis.

«Je ne crois pas, en m’appuyant sur tout ce que l’on m’a dit - et si quelqu’un dispose d’information contraire, nous serions heureux de l’entendre - à l’exception de quelques cas anecdotiques, il n’y a pas de lien aussi concluant», a déclaré Bettman, au début du mois de mai, lors de son passage devant un sous-comité de la Chambre des communes à Ottawa.

Or, à l’Association des joueurs, on semble reconnaître l’existence d’un lien selon cette réponse fournie par courriel à La Presse canadienne:

«Il va sans dire qu’un traumatisme au cerveau peut être dommageable et nous reconnaissons, comme l’a mentionné les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies - une agence fédérale des États-Unis -, que la recherche à ce jour tend à démontrer que l’ETC est en partie causée par des traumatismes répétés au cerveau, incluant des commotions cérébrales et des sous-commotions.»

La prise de position de Bettman a provoqué plusieurs autres réactions opposées. L’une d’elles est venue du médecin Charles Tator, un professeur en neurochirurgie à l’Université de Toronto.

«Selon moi, il y en a un (lien), a déclaré le docteur Tator en entrevue à La Presse canadienne. Nous ne savons pas combien de joueurs ayant subi plusieurs commotions cérébrales l’auront. C’est un aspect important.»

Maintenant politicien, l’ancien hockeyeur Enrico Ciccone, qui admet s’inquiéter pour son avenir en raison des commotions qu’il dit avoir subies, est troublé par les propos du commissaire.

«Ce n’est pas normal que des gars de 40 ans se suicident, ce n’est pas normal que des Joe Murphy vivent dans le bois et qu’ils ne soient plus capables de contrôler leurs faits et gestes. Il y a des gars, aujourd’hui, qui ont mon âge, qui perdent la mémoire, qui ne se rappellent plus d’aller chercher les enfants, qui oublient qu’ils ont monté le thermostat. Alors, quand j’entends des choses comme ça de la part de Gary Bettman, ça me dérange énormément et je trouve ça déplorable.»

L’ETC, une maladie qui ne peut être diagnostiquée pour l’instant que lors d’une autopsie, a été décelée après l’analyse du cerveau de nombreux anciens joueurs de football de la NFL. Bien que moins nombreux au hockey, des cas existent.

L’un des plus récents, qui a fait les manchettes - et même l’objet d’un livre de Ken Dryden - est celui de Steve Montador, qui a accumulé 807 minutes de punition en 571 matchs pendant sa carrière de 10 saisons dans la LNH, de 2001 à 2012. Montador est décédé en 2015 à l’âge de 35 ans.

«J’ai personnellement compté dans les dossiers de Steve Montador qu’il a eu au moins 19 commotions cérébrales, et son cerveau lors de l’autopsie a montré l’ETC, a déclaré le docteur Tator. Alors, pourquoi Gary Bettman ne reconnaît-il pas cela?»

Dans son courriel à La Presse canadienne, l’Association des joueurs dit avoir mis de l’avant plusieurs initiatives en matière de commotions cérébrales.

«Nous avons retenu les services de médecins consultants qui sont des experts en matière de commotions cérébrales pour nous permettre d’être à jour avec les plus récentes recherches au sujet des commotions, de l’ETC et d’autres questions relatives aux blessures au cerveau.

«Avec leur aide, le sous-comité sur les commotions a apporté et continuera d’apporter des améliorations à tous les aspects du protocole relatif aux commotions cérébrales, incluant leur détection précoce, une gestion appropriée et un retour au jeu réussi.»

Alex Beaulieu-Marchand

DILEMME POUR LES ATHLÈTES

Les commotions cérébrales liées à la pratique sportive sont devenues un problème de santé publique, à un point tel que la communauté scientifique et clinique qualifie la situation d’épidémie silencieuse.

Pourtant, les athlètes eux-mêmes ont souvent tendance à minimiser les symptômes associés à ces traumatismes crâniens pour ne pas se retrouver sur la touche trop longtemps. Ils sont toutefois de plus en plus conscients des graves conséquences des chocs à la tête.

La Presse canadienne a sondé quelques athlètes, question de savoir comment ils voient les choses:

Mikaël Kingsbury - champion olympique en ski acrobatique (bosses)

«Il n’est pas question de ‘niaiser’ quand il est question de sa tête. On a une vie à vivre et on a besoin de toute notre tête. C’est vraiment important d’y faire attention» affirme Kingsbury, qui jure n’avoir aucune commotion cérébrale à son actif depuis le début de sa carrière.

Il reconnaît toutefois qu’il ferait face à un dilemme s’il devait renoncer à une compétition importante parce qu’il ressent les symptômes d’une commotion.

«C’est ce qui est difficile pour un athlète, car on s’entraîne tellement fort en vue des gros événements que tu veux y être, peu importe comment tu te sens. Je suis un compétiteur. Si je me fais mal, je vais écouter mon corps et je vais essayer d’être honnête envers l’équipe. Mais souvent un athlète a tendance à dire qu’il est correct même s’il ne l’est pas réellement. Je ne veux pas me retrouver dans cette position et je fais attention, je protège ma tête.»

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Alex Beaulieu-Marchand - ski acrobatique (slopestyle et Big Air)

«Plus tôt la saison dernière, en tournage, je me suis cogné la tête en effectuant une manoeuvre. Après avoir rendu une visite au médecin, on a déterminé qu’il ne s’agissait pas d’une commotion, mais plutôt d’une blessure musculaire (au cou). Néanmoins, l’équipe canadienne m’a demandé de me soumettre au protocole de dépistage des commotions.

«Pour un athlète, ça devient parfois frustrant, parce que dès que tu dis que tu ressens quelque chose d’anormal à la tête, immédiatement on te place sur le protocole et tu sais que ça prendra une ou deux semaines pour compléter les étapes. C’est frustrant, mais en même temps je comprends que c’est pour éviter d’éventuelles poursuites», explique celui qui a subi une commotion au Dew Tour en 2018, juste avant les Jeux olympiques de Pyeongchang.

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Hugo Barrette - cycliste

«Ce qu’il faut savoir, c’est que c’est extrêmement difficile de déterminer si tu as une commotion, et si c’est le cas, à quel degré. Les tests, il y en a beaucoup. Au bout du compte, c’est la responsabilité de l’athlète d’être honnête avec lui-même.

«Sur le bord de la piste, ce sont les physiothérapeutes des équipes qui sont responsables d’effectuer les tests de dépistage des commotions cérébrales. Il faut qu’ils fassent confiance à l’athlète. Et la problématique avec les athlètes, c’est que souvent on ment. Ça arrive qu’on ressente des maux de tête, mais qu’on fasse comme si tout allait bien.

«Personnellement, j’adore le vélo, mais je suis conscient que j’ai une vie après le vélo, donc je ne la mettrais pas en péril pour des résultats.»

En octobre 2015, le Madelinot a été victime d’une commotion cérébrale lors d’un spectaculaire accident à Cali, en Colombie. Il est sorti de piste et a été projeté dans les gradins alors qu’il roulait à 80 km/h lors d’un entraînenement de sprint lancé.

«En fait, en pratiquant mon sport, j’ai peut-être subi une dizaine de gros coups à la tête, avoue-t-il. Mais je n’ai jamais eu de maux de tête. Jamais d’étourdissements, ni d’effets secondaires. J’ai été extrêmement chanceux.»