Yves-François Blanchet était ministre de l’Environnement dans le gouvernement Marois, entre la fin de 2012 et avril 2014.
Yves-François Blanchet était ministre de l’Environnement dans le gouvernement Marois, entre la fin de 2012 et avril 2014.

Ciment McInnis: pas «l’ombre d’un regret» pour Blanchet

Gilles Gagné
Gilles Gagné
Collaboration spéciale
BONAVENTURE — Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, dit n’avoir «jamais eu l’ombre d’un regret» d’avoir soustrait le projet de cimenterie de Port-Daniel à un examen du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement, le BAPE, quand il était ministre de l’Environnement dans le gouvernement Marois, entre la fin de 2012 et avril 2014.

Si le BAPE avait examiné le projet, il y aurait eu une ronde d’audiences publiques, avec des possibilités pour la population de poser des questions aux experts du promoteur, Ciment McInnis, et au ministère de l’Environnement, dans une même salle. Ça n’a jamais eu lieu.

Les groupes écologistes et d’autres organisations reconnaissent généralement que des audiences publiques constituent une façon d’améliorer des projets destinés à causer de la pollution.

La cimenterie de Port-Daniel est en voie de devenir le plus gros émetteur industriel de gaz à effet de serre du Québec. Entre le 5 juin et le 6 août, l’usine a de plus rejeté dans l’air des substances collantes dont le rayonnement a dépassé significativement le périmètre du complexe construit entre 2014 et 2017. Le ministère de l’Environnement enquête sur ses rejets, notamment parce que Ciment McInnis ne l’a pas informé en temps réel.

«D’abord, moi, j’ai donné l’autorisation environnementale à Ciment McInnis pour créer 400 emplois de haute qualité dans la région et je n’ai jamais eu l’ombre d’un regret», a indiqué M. Blanchet mercredi, lors de son passage en Gaspésie.

Ciment McInnis et ses principaux sous-traitants n’ont toutefois jamais créé 400 emplois, mais 153, selon des données fournies par la compagnie. La partage selon le dernier compte s’établissait à 78 emplois fournis par la compagnie et 75 par les sous-traitants. Les emplois périphériques ne sont pas inclus.

Yves-François Blanchet se dissocie complètement des émissions collantes projetées par l’usine de juin à août.

«Si aujourd’hui, ils ont un problème, des années plus tard, avec des émissions qui n’étaient pas anticipées, donc je ne pouvais pas être au courant en 2013, on s’entend. Je ne peux pas être responsable en 2020 de quelque chose que personne (ne) savait en 2013. Je pense que ce gouvernement est capable de prendre des mesures et que les administrateurs actuels pourront faire l’effort de prendre des mesures. On ne doit pas tolérer un problème environnemental sous prétexte qu’on ne l’avait pas vu venir. Il faut le régler. Là, je suis totalement d’accord. Maintenant, c’est certainement pas moi, comme ministre de l’Environnement de 2012 à 2014, qui serait responsable du problème actuel», souligne le chef bloquiste.

Dépassement de coût 

Yves-François Blanchet se dissocie aussi de tout le dossier de dépassement de coût ayant caractérisé la construction de la cimenterie. Ce dépassement de coût a été exposé au grand jour en juin 2016, soit 26 mois après la défaite du Parti québécois aux mains des libéraux de Philippe Couillard.

«Je dois dire que je n’ai eu aucun rôle à jouer dans les centaines de millions de dollars qui leur (à Ciment McInnis) ont été remis. Je n’étais pas dans ce dossier-là et la séquence de chantage à laquelle ils se sont prêtés par la suite me semble tout-à-fait inélégante», précise M. Blanchet.

Il rappelle que le projet de cimenterie qu’il avait en tête entre 2012 et 2014 aurait pu être moins polluant.

«J’étais en négociation avec Ciment McInnis pour que 40 % du pouvoir énergétique nécessaire, du pouvoir calorifique nécessaire pour la fabrication du ciment, vienne de la biomasse forestière résiduelle locale. Les quatre mots sont importants. Bien sûr, on a perdu. Ce projet-là n’a pas été maintenu par les libéraux après ça, puis récemment, il y a eu des discussions avec l’actuel gouvernement du Québec. Ça en aurait fait la cimenterie probablement la plus écologique au monde», affirme M. Blanchet.

Ciment McInnis ouvre la porte à une utilisation éventuelle de la biomasse forestière résiduelle gaspésienne pour contribuer à la production de ciment, mais un seuil de 40 % reste improbable avec les techniques actuelles, selon la compagnie. De plus, le développement de la filiale biomasse à Port-Daniel accuse un assez sérieux retard.

Pascal Bergeron, du groupe écologiste Environnement vert-plus, soulignait récemment que «Ciment McInnis a toujours profité d’un traitement de faveur, tant dans l’approbation environnementale que dans la disponibilité des fonds en cas de dépassement de coût». Il ne faut donc pas s’étonner, avec l’épisode des émissions collantes de juin au début d’août, «que la compagnie croit qu’elle bénéficiera toujours de passe-droits. Ça fonctionne comme ça depuis 2012».

La position d’Yves François Blanchet quant à la pertinence de soumettre la cimenterie de Port-Daniel à l’examen du BAPE était plus nuancée en 2017, quand il a accordé au réseau VICE une entrevue, à l’occasion de la réalisation du documentaire «Coulé dans le béton».

M. Blanchet ne s’est alors pas désolidarisé de son gouvernement «mais si le gouvernement Marois avait su que la séquence d’événements, jusqu’à maintenant, aurait été aussi complexe, peut-être, peut-être…», dit-il, en faisant référence à la pertinence de soumettre le projet au BAPE et au fait que, des «petites zones d’inconfort» le caractérisaient.

Il avait ajouté qu’en «2017, le gouvernement Marois n’a pas brisé les règles, Il leur a donné une interprétation qui permettait d’aller de l’avant avec le projet». Il avait aussi dit ne pas avoir vu de dissension à l’endroit de Ciment McInnis. «Les gens acculés à la pauvreté sont rarement sensibles aux enjeux environnementaux».

Le projet avait initialement été déposé par un autre promoteur, Cimbec Canada, en 1995-1996, tout juste avant l’entrée en vigueur de la nouvelle réglementation soumettant obligatoirement tous les grands projets industriels à l’examen du BAPE. Environ 18 ans plus tard, c’est un autre promoteur, Ciment McInnis, ayant racheté le projet de Cimbec, qui a bénéficié de l’ancienne loi, ou «les règles», selon les mots utilisés par M. Blanchet.