Jessy Paradis, qu’on aperçoit ci-dessus en compagnie de sa mère Sylvie Dionne, espère que la douloureuse histoire de sa famille empêchera d’autres enfants et conjointes de camionneurs de vivre des drames et que les compagnies prendront les risques au sérieux.

CFG Construction coupable de négligence criminelle causant la mort d’un camionneur

Les patrons de l’entreprise CFG Construction ont laissé Albert Paradis conduire un camion vétuste, dont ils savaient les freins déficients. Ils sont coupables de négligence criminelle ayant causé la mort du camionneur, tranche la Cour du Québec.

La femme et les trois enfants du camionneur auront attendu plus de six ans pour connaître le sort que la justice allait réserver à l’employeur d’Albert Paradis, qui leur a été brutalement arraché le 11 septembre 2012. Lorsqu’elle a entendu le mot «coupable», Sylvie Dionne a poussé un cri puissant avant d’éclater en sanglots dans les bras d’une de ses filles.

Après avoir entendu le long procès, la juge Hélène Bouillon de la Cour du Québec en arrive à un désolant constat. «Des préoccupations financières, un laxisme présent au garage, voire même encouragé, une attitude de détachement et d’indifférence face aux entretiens et réparations des freins du camion Volvo ont balayé toute préoccupation de sécurité, et ce, bien au-delà de la simple négligence», écrit la juge Bouillon, en prononçant l’une des rares condamnations du genre visant une entreprise québécoise.

Fondée à Québec par le duo père-fils Clément et Franky Glode, CFG Construction œuvre à titre d’entrepreneur général et de consultant en génie civil et en démolition depuis 2000.

Après une croissance rapide, CFG Construction connaît de grandes difficultés financières et sera placée sous la Loi de la protection de la faillite de 2009 jusqu’à peu de temps avant l’accident mortel. L’entretien et les réparations des camions sont alors financés avec les cartes de crédit personnelles des dirigeants.

En septembre 2012, Albert Paradis, 50 ans, a déjà passé la moitié de sa vie derrière un volant de camion. Il est à l’emploi de CFG Construction depuis deux ans.

M. Paradis se plaint souvent de son vieux porte-conteneurs Volvo 1997, acheté par CFG Construction dans un encan du gouvernement pour 17 000 $. À l’état neuf, le camion vaudrait entre 250 000 $ et 300 000 $.

Le 10 septembre 2012, il a d’ailleurs eu de nouveaux problèmes de freinage. Une conduite d’huile de freinage a dû être rafistolée. Le camionneur se rend en maugréant au chantier éolien de la Seigneurie de Beaupré. Son patron, Franky Glode veut qu’il ramène un chargement plein de morceaux de métal, résidus d’une base d’éolienne. Pas un demi-voyage comme la veille, le prévient-on.

En arrivant au chantier, Paradis croise un collègue camionneur et lui parle de ses misères mécaniques et de l’inaction de son employeur. «En tout cas, si je meurs, vous allez savoir pourquoi», lance M. Paradis. Le collègue camionneur renifle une odeur de brûlé provenant du Volvo.

En haut de la côte, Albert Paradis appelle son épouse, Sylvie Dionne, en lui confiant ses craintes. «Si je ne suis pas à la maison pour souper, c’est parce que je vais être mort», dit-il.

Le camion dérape et s’écrase au bas d’une côte dans un chemin forestier. Le camionneur meurt seul, après s’être éjecté de sa cabine.

Freins à demi-inopérants

L’inspection mécanique commandée par la Sûreté du Québec révélera que le camion avait une capacité de freinage globale de seulement 53 %. Quatorze défectuosités majeures, toutes reliées au système de freinage, sont dénombrées. Une seule aurait dû justifier la mise hors route du camion, estime la juge Hélène Bouillon.

CFG Construction était une «entreprise d’intérêt» pour Contrôle routier Québec, en raison d’un nombre élevé de défectuosités majeures ou mineures.

Au procès, le mécanicien de CFG Construction, Yannick Émond, a confirmé qu’il était économe. «Il essaye de conserver, pour ne pas gaspiller, toutes les pièces de mécanique le plus longtemps possible, jusqu’à ce qu’elles ne soient plus conformes», résume la juge.

Le mécanicien a affirmé qu’il avait toujours réparé le camion d’Albert Paradis lorsque ce dernier signalait un bris. Les rapports d’entretien ne montrent rien de tel et la juge ne l’a pas cru.

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Albert Paradis est mort lorsque son camion s’est renversé dans une côte sur un chantier éolien de Beaupré, en septembre 2012.

«Indifférence» devant le danger

Une personne raisonnable n’aurait jamais permis que le Volvo circule sur la route, dit la juge. Les dirigeants de CFG Construction étaient au courant de «l’état lamentable» du camion et ont fait preuve «d’indifférence et de détachement face au danger» pour le camionneur, considère la juge.

Les représentations sur la peine auront lieu plus tard ce printemps. L’entreprise fait face à une amende de plusieurs dizaines de milliers de dollars.

Les poursuites pénales, issues d’une enquête de la CNESST, sont aussi relancées, maintenant que le jugement criminel a été prononcé. 

Jessy Paradis espère que la douloureuse histoire de sa famille empêchera d’autres enfants et conjointes de camionneurs de vivre des drames et que les compagnies prendront les risques au sérieux. «Il faut aussi que les camionneurs s’écoutent quand ils ne sont pas sûrs», insiste la fille d’Albert Paradis.