Les manifestants quittent les lieux de la barricade à Kahnawake, jeudi.   

Barricades levées: les Mohawks veulent reconstruire les ponts

La barricade a finalement été levée sur la voie ferrée du Canadien Pacifique à Kahnawake jeudi midi, après un mois de blocage, mais cette sortie de crise n'est qu'une solution temporaire et il faudra reconstruire les ponts avec les francophones, ont prévenu les Mohawks.

Les manifestants ont déplacé leur campement au pied du pont Mercier, pour qu’il puisse continuer à être visible. Il s’agit d’un geste de «bonne foi», a déclaré un porte-parole. L’autre barricade à Listuguj, en Gaspésie, a également été levée (lire texte en page 4).

Le premier ministre François Legault a dit être «satisfait» de ce dénouement et a fait état des effets négatifs de ces blocus sur l’économie et le transport en commun. «Il faut trouver des solutions pour que ça ne se reproduise plus», a-t-il écrit sur Twitter.

Cependant, il faudra d’autres gestes à long terme pour régler l’enjeu des droits territoriaux et des ressources naturelles, a laissé entendre le Conseil mohawk de Kahnawake, qui se soucie notamment des relations avec les Québécois francophones.

«Tout le monde est content de la levée du blocage, ça a pris du temps, mais les gens doivent réaliser que nos processus ne sont pas aussi rapides que d’autres», a commenté l’attaché politique du Conseil, Joe Delaronde, en entrevue avec La Presse canadienne.

Rappelons que des manifestants avaient bloqué la voie ferrée du Canadien Pacifique sur cette réserve en banlieue de Mont­réal, en solidarité avec des chefs héréditaires wet’suwet’en qui contestent le passage d’un pipeline sur leur territoire, en Colombie-Britannique.

Conscient du «ressentiment»

«La solidarité demeure», a souligné M. Delaronde, qui a ajouté qu’il faut maintenant laisser les Wet’suwet’en prendre leurs décisions. «On va leur donner du temps pour qu’ils fassent ce qu’ils ont à faire. Nous avons espoir et nous sommes confiants qu’ils feront ce qu’il faut.»

Toutefois, on aurait tort de croire qu’il s’agit d’un règlement définitif du lourd contentieux actuel entre les Autochtones et les gouvernements, a-t-il commenté.

«Rien n’est absolument définitif, mais j’espère que le message était clair : nous devons parler face à face», de nation à nation, le Canada, le Québec et les Autochtones, a-t-il ajouté.

M. Delaronde dit être «réaliste» et être conscient du «ressentiment» qui existe actuellement envers les Autochtones. «On doit reconstruire des ponts qui ont sauté», a-t-il illustré.

Barrière linguistique

Selon lui, le «problème» de la communauté mohawk est la barrière linguistique : elle parle anglais. Il dit avoir perçu dans les médias l’irritation des Québécois parce que les Mohawks ne parlent pas français.

Ce n’est «pas une rébellion» contre le français, a assuré le porte-parole, qui a tenu à apporter des précisions historiques. Il a rappelé que sa communauté parlait français et mohawk jusqu’à la fin du XIXe siècle, quand plusieurs membres sont partis travailler dans l’industrie de l’acier aux États-Unis. Ils sont alors revenus avec l’anglais comme deuxième langue.

Certains manifestants ont démantelé le camp bloquant la voie ferrée à Listuguj dans une relative bonne humeur pendant que d’autres semblaient déçus.

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LISTUGUJ: UN PREMIER TRAIN A PU PASSER

LISTUGUJ — Les manifestants de Listuguj qui bloquaient la voie ferrée à la hauteur de leur communauté pour une 25e journée jeudi l’ont libérée à 16h, après s’être entendus avec Luc Lévesque, directeur de la Société du chemin de fer de la Gaspésie, en début d’après-midi.

M. Lévesque a indiqué s’être entendu sur les conditions d’après-­blocus, afin que la bonne entente règne entre le transporteur, une société sans but lucratif sous contrôle municipal, et les manifestants. La levée du blocus des Mi’gmaqs est venue environ trois heures après celle de Kahnawake.

«Il est primordial que le problème ne se reproduise pas dans l’avenir. Il serait très difficile pour nous de récupérer d’un deuxième blocus», a indiqué M. Lévesque dans un entretien téléphonique, alors qu’il venait de négocier l’enlèvement des entraves à la circulation des trains.

Plus tard, alors qu’il observait de loin le démantèlement du blocus, il a dit souhaiter que le ministère des Affaires autochtones mène des discussions «pour essayer d’éviter un autre blocus». 

Certains manifestants ont démantelé le camp dans une relative bonne humeur, pendant que d’autres semblaient déçus. Ne parlant pas à tous les médias, ils ont indiqué à Radio-Canada avoir satisfait leurs objectifs, à savoir le retrait de la GRC des terres ancestrales des Wet’suwet’en, en Colombie-­Britannique, et l’atteinte par les chefs héréditaires de cette Première nation d’un protocole pouvant mener à une entente en ce qui a trait aux suites à donner au projet de Coastal GasLink.

Luc Lévesque précise que la Société du chemin de fer de la Gaspésie (SCFG) veut passer à autre chose et «simplement reprendre le service ferroviaire au plus vite», puisque 150 wagons chargés de pales éoliennes, de ciment, de bois d’œuvre et de copeaux de bois étaient bloqués depuis le 10 février, ou depuis les quelques jours suivants, à l’est du blocus.

Le premier train a quitté Nouvelle à destination de Matapédia vers 20h jeudi. Il s’agissait d’un train de 72 wagons transportant 48 pales éoliennes. Ce convoi état supposé quitter la Gaspésie le 15 février pour le Texas.

150 wagons d’ici lundi

M. Lévesque croit que lundi, les 150 wagons enclavés depuis la mi-février auront quitté la Gaspésie. Considérant que la SCFG livre environ 100 wagons par semaine au Canadien National à Matapédia et que le blocus a duré près de quatre semaines, l’entreprise a perdu un trafic de près de 250 wagons depuis le 10 février, pour des pertes de revenus dépassant 500 000$. Une partie de ce volume seulement sera récupérable.

Luc Lévesque a craint de perdre des contrats de transport, notamment celui des pales éoliennes, la plus grande source de revenus de la SCFG, et des contrats de transport de ciment.

«On aura beaucoup de conséquences à gérer dans les prochaines semaines», note M. Lévesque, rappelant que l’installation des pales éoliennes au sud des États-Unis répond à des impératifs précis sur des chantiers de construction.

Il a aussi redouté que les problèmes du chemin de fer gaspésien lors du blocus passent inaperçus en comparaison de ceux de Kahnawake. Il a apprécié que des médias nationaux fassent valoir que la situation était pire en Gaspésie.

Bien que le gouvernement québécois ait mentionné que des efforts seront déployés pour obtenir des indemnisations du gouvernement fédéral en raison des effets pécuniaires de la crise, Luc Lévesque dit n’avoir «aucune attente». Il croit qu’il y aura moyen de faire des réaménagements de la subvention annuelle de 2,5 millions $ venant du propriétaire de la voie ferrée, Transports Québec, pour combler en tout ou en partie les pertes de la SCFG.

Si le blocus n’avait pas été dégagé jeudi, la SCFG aurait établi un centre de transbordement temporaire à Matapédia, centre qui serait devenu fonctionnel à compter de lundi, et qui aurait permis de faire transiter par camion du ciment, du bois et des copeaux vers des wagons, afin de ne pas perdre ces clients, malgré le coût élevé que ce déploiement aurait engendré. Avec la collaboration spéciale de Gilles Gagné