Accès difficile à la pilule abortive au Québec

Alors qu’en Colombie-Britannique, 40% des femmes ayant obtenu un avortement se sont prévalues de la pilule abortive dans les 18 premiers mois suivant l’implantation du médicament, au Québec, cette proportion n’était que de 9% après la première année, révèle un rapport publié vendredi par des chercheuses de l’Université Laval. Pour l’équipe dirigée par la Dre Édith Guilbert, il reste encore au Québec «beaucoup de travail à faire pour rendre l’accès à l’avortement médical facile et équitable».

Sur la première page du rapport de recherche intitulé «La pilule abortive en 2019: pourquoi n’est-elle pas plus accessible?», on retrouve cette citation de Simone de Beauvoir: «N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant.»

Dans le cadre de leur étude, les chercheuses ont interviewé 37 médecins (25 médecins de famille et 12 obstétriciennes-gynécologues), majoritairement des femmes, de l’ensemble des régions du Québec.

D’emblée, elles soulignent que le système de santé québécois a les qualités requises pour «absorber» cette innovation qu’est la pilule abortive, accessible depuis janvier 2017 au Canada et depuis janvier 2018 au Québec. 

«Le système [au Québec] évolue dans une société favorable à l’accessibilité aux services d’avortement, malgré la persistance de quelques influences anti-choix», écrivent les auteures dans leur résumé de recherche.

Sauf que les normes de pratique sont considérées «confuses et exagérées» et ne permettent pas aux cliniciens, surtout ceux pratiquant en dehors des cliniques d’avortement, d’introduire facilement la pilule abortive dans leur pratique, observent-elles.

«Les exigences du Collège des médecins du Québec concernant la formation requises étaient considérées [par les médecins interviewées] comme n’étant pas adaptées aux besoins, aux disponibilités et aux préférences des médecins. De plus, ces normes ne suivaient ni l’évolution de l’acceptation sociale de l’accès aux services d’avortement, ni la libéralisation progressive de l’avortement, ni l’évolution des pratiques médicales et de la formation médicale, ni les données scientifiques», écrivent encore les chercheuses, précisant que «le réseau de médecins ciblés par le Collège des médecins pour utiliser la pilule abortive dans leur pratique peinait également à offrir cette nouvelle alternative».

En avril dernier, soit plus d’un an après l’implantation de la pilule abortive au Québec,  23 des 49 cliniques d’avortement (moins de 50%), la plupart en milieu rural, n’offraient toujours pas le service d’avortement médical avec la pilule abortive, note-t-on. 

Le rapport indique que les services d’avortement, quoi que nombreux au Québec, montrent des signes de fragilité. Plusieurs médecins interviewées ont fait état d’un manque de ressources infirmières et d’effectifs médicaux pour absorber la nouvelle pratique de la pilule abortive. L’accès à l’échographie serait également problématique, rapportent les chercheuses.

Autre obstacle: la fusion récente des établissements, qui a eu pour effet de centraliser les processus décisionnels et de ralentir l’approbation des protocoles de soins en avortement médical. Les participantes à l’étude ont aussi évoqué un certain «embourbement» sur le plan de la gestion et de la distribution de la pilule abortive, mentionnent les chercheuses. 

Selon elles, si la situation au Québec n’est pas différente de celle vécue dans certains pays européens et en Australie, où l’introduction de la pilule abortive s’est faite avec difficulté, elle est en revanche en discordance avec l’expérience de la Colombie-Britannique et de l’Ontario, où plus de 30% des Ontariennes et 40% des Britanno-Colombiennes ayant obtenu un avortement se sont prévalues du médicament dans les 18 premiers mois suivant son implantation. Au Québec, cette proportion n’atteignait que 9% après la première année. 

Selon l’équipe de la Dre Guilbert, les nombreuses barrières à l’implantation de l’avortement médical avec la pilule abortive peuvent être réduites, pour autant qu’un leadership éclairé soit assumé par les autorités compétentes. 

«En tant que chercheures, nous ne pouvons que souhaiter que nos résultats de recherche soient utiles à notre système de santé, mais surtout qu’ils servent les intérêts des Québécoises de toutes les régions du Québec et leur permettent d’avoir un accès rapide et un choix libre et éclairé en matière d’avortement.»