Anthony Cadieux est un lockouté de l’ABI qui a vécu dans le passé deux fermetures d’usine.

ABI un an plus tard: les hauts et les bas d’un lock-out

Bécancour — Pour les 1030 syndiqués de l’Aluminerie de Bécancour, la date du 10 janvier 2018 représente la dernière journée de travail à l’intérieur des murs de l’usine. Car dès la nuit suivante, l’employeur décrétait un lock-out qui n’est toujours pas réglé. Depuis ce temps, les travailleurs touchés vivent entre l’espoir et la résignation.

«À moins d’un règlement extrêmement rapide, ce que je doute vraiment, à mon avis, ça va prendre encore quelques mois, voire peut-être une autre année», confie l’un d’eux, Anthony Cadieux.

Avant son arrivée à l’ABI en juillet 2012, ce diplômé en pâtes et papiers a vécu deux fermetures d’usine, ce qui l’avait amené à se recycler dans l’industrie du vélo. «J’ai vécu deux pertes d’emploi, mais j’ai appris à me ressortir de ça», raconte celui qui souhaite vivement ne pas avoir à revivre pareil scénario.

Du même souffle, il admet qu’une fermeture n’est pas impossible «quand l’employeur ou les actionnaires sont complètement retirés d’un conflit». «Pour des questions monétaires à moyen et long terme, ça peut être plus intéressant de tout simplement fermer que d’avoir à vivre des relations de travail qui sont difficiles. On l’a vu avec Norsk Hydro il y a quelques années, ça a fermé quand même assez drastiquement. Je trouverais ça vraiment dommage, mais en même temps, c’est la réalité qu’on vit aujourd’hui», partage-t-il.

Par contre, l’homme de 35 ans croit «qu’il y a plusieurs avantages à garder cette usine-là et à amener des investissements pour la garder en vie». «C’est quand même une très belle usine, il y a beaucoup d’expertise qui est là, il y a beaucoup de gens qui sont allés à l’extérieur, à l’échelle internationale, démarrer les usines. Il y a un très bon personnel, ça fonctionne très bien, c’est une usine avec un bon secteur de carbone et une bonne fonderie», décrit-il.

Celui-ci était en congé au déclenchement du lock-out. «C’était vraiment une surprise. On ne s’attendait pas à ce que l’employeur décrète un lock-out automatiquement avec le refus de l’offre. De notre point de vue, on n’était pas très loin d’un règlement. S’il y avait eu à avoir un conflit, je l’aurais beaucoup plus vu en 2012», considère M. Cadieux.

Malgré un fonds de soutien qu’il juge «relativement généreux», le prolongement du conflit l’a tout de même amené à dénicher un emploi d’appoint dans un secteur qui le passionne, chez un détaillant de sport.

En plus de subir le lock-out à l’ABI, Manon Bolduc a connu des problèmes de santé au cours de la dernière année.

«J’essaie d’être positif, mais en même temps, ça fait un an. Il y a une autre réalité qui s’établit. On vit, on fait notre piquetage, on travaille. J’ai eu des moins bons moments par rapport à ça. On est très loin d’un règlement. On est conscient qu’on a besoin d’un emploi, qu’il doit y avoir une évolution technologique et qu’on doit faire des concessions. On est prêt à en faire, à négocier pour les faire et non se les faire imposer. L’employeur veut imposer ses conditions sans négocier et en plus, depuis le début du conflit, il y a des conditions qui se sont ajoutées. Ça met de l’huile sur le feu, ça n’aide pas à négocier et à en arriver à une entente», déplore-t-il.

Séparé, le père de deux enfants garde le moral. «Mais je ne veux pas trop me créer de faux espoirs parce qu’on ne sait vraiment pas à quoi s’attendre. On va voir comment ça va aller. Ce que je trouve le plus démoralisant dans tout ça, et j’essaie de faire abstraction de tout ça, c’est vraiment l’image que le public a de nous sur les réseaux sociaux, soit des bébés gâtés avec des gros salaires qui devraient se la fermer», avoue M. Cadieux.

Contrairement à son collègue, Manon Bolduc était au travail le 10 janvier 2018. Après avoir terminé son quart de jour à 20 h, «le cellulaire s’est mis à vibrer de tout bord tout côté à 3 h 30 du matin pour dire que tout le monde était sorti et que le lock-out était déclenché».

Outre le choc du conflit, la mère monoparentale a subi un infarctus quelques jours plus tard, soit le 20 janvier, en se rendant faire du piquetage. «J’ai vécu deux gros combats. Présentement, tout va très bien», assure-t-elle.

Après avoir œuvré dans «le gros nettoyage industriel», la femme de 51 ans est à l’emploi d’ABI depuis mars 2012. Jusqu’à présent, elle a renoncé à se trouver un revenu d’appoint.

«Par choix, j’ai décidé de rester à la maison parce que je voulais profiter de mon fils de 13 ans. Lui aussi a trouvé ça très dur. C’est un enfant qui fait beaucoup de sports et l’été passé, il avait peur de ne pas pouvoir jouer au soccer. Ce n’est pas vrai qu’un enfant va écoper d’un lock-out pour ne pas faire de sport. C’est important qu’il en fasse. Je me suis privée sur des choses pour pouvoir lui payer son soccer pour tout l’été», témoigne-t-elle.

Alors que les revenus sont à la baisse depuis un an, «ce sont les mêmes paiements», fait remarquer la locataire. «Mais on économise, on fait des concessions sur des choses plus importantes à payer, c’est important que mon fils ait ses trois repas par jour», soutient Mme Bolduc.

Honnêtement, dit-elle, «il y a des hauts et des bas». «Comme là, on dirait que je suis plus nostalgique avec le premier anniversaire. Mais grâce au soutien de tous les syndicats à la grandeur du Québec, c’est ça qui nous aide à nous maintenir debout, point de vue financier et surtout point de vue moral. Juste une poignée de main, une petite tape dans le dos, et dire: on est là pour vous autres jusqu’à la fin. C’est ça qui nous garde le moral fort», témoigne-t-elle

Selon cette dernière, le gouvernement n’aura pas le choix de se mêler du lock-out «si on veut que ça débouche». «On a tous hâte que ça recommence. J’ai hâte de recommencer. S’il avait fallu qu’ils ferment l’usine, ils l’auraient fermée ça fait longtemps. On est la plus rentable au Québec. On va y aller une journée à la fois et à un moment donné, au bout du tunnel, il y a une lumière qui va arriver et on va recommencer à travailler», conclut Mme Bolduc.