En marge des rencontres tenues par le premier ministre du Québec, François Legault, avec les parties, une rencontre de conciliation a été annoncée pour mercredi pour tenter de mettre fin à près de 15 mois de lock-out à l’Aluminerie de Bécancour.

ABI: «Le syndicat doit faire des compromis» - François Legault

Bécancour — Tel qu’annoncé à la fin de la semaine dernière, le premier ministre François Legault a rencontré le syndicat et la partie patronale d’ABI lundi en après-midi. Après avoir échangé avec les deux parties, le premier ministre a publié ce commentaire sur son compte Twitter: «rencontres avec le Président du syndicat d’ABI de Bécancour et avec le Président d’Alcoa, propriétaire principal d’ABI. ABI est en conflit de travail depuis 15 mois. La Direction offre un salaire moyen de 92 000 $ par année aux 900 employés. Le syndicat doit faire des compromis.»

Ce commentaire de François Legault a été émis après la rencontre avec des dirigeants d’Alcoa, venus même de Pittsburgh. 

Le président du syndicat, Clément Masse, a vivement réagi en affirmant que le premier ministre ne doit pas prendre position dans ce conflit. Ce dernier avouait qu’il avait du mal à comprendre cette sortie publique. «On comprend mal ces propos du premier ministre. Au début, on a même cru que c’était un poisson d’avril», soutient le président de la section locale 9700 des Métallos, Clément Masse, qui voit en ces commentaires une prise de position. 

«Le premier ministre n’a pas à prendre position. [...] On s’attend à des actions de notre premier ministre pour nous aider à régler le conflit. Et ce n’est pas avec des commentaires comme ça qu’il va réussir à rapprocher les deux parties et trouver un règlement au conflit.»  

Par ailleurs, Clément Masse se demande pourquoi François Legault évoque les salaires dans sa publication. «Les salaires n’ont jamais été un enjeu dans la négociation. Les salaires à l’ABI sont comparables avec ceux des autres alumineries au Québec», ajoute le président du syndicat. «Que le premier ministre sorte ça après notre rencontre c’est difficile à comprendre pour nous. D’autant plus que lorsqu’on a appris il y a deux semaines que le salaire du président d’Alcoa avait triplé en deux ans, on n’a eu aucun commentaire de M. Legault là-dessus.»

Le syndicat accepte mal aussi que le premier ministre soulève l’argument des salaires, surtout qu’il rappelle que le premier ministre a régulièrement dit en campagne électorale qu’on devait augmenter le salaire des travailleurs québécois. 

Après avoir rencontré la direction du syndicat, le premier ministre s’est entretenu avec des membres de la direction d’Alcoa.

Une rencontre au sommet

La compagnie, tout comme le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, qui était accompagné du député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel, n’a pas voulu commenter la rencontre qui s’est tenue lundi. «Le ministre ne fera pas de commentaire suite à la journée. Par contre, je peux dire que les deux rencontres se sont bien déroulées et que le ministre est satisfait», avait alors indiqué l’attachée de presse du ministre Boulet, Caroline d’Astous.

Voilà qui risque de teinter la rencontre de conciliation qui a été prévue à l’horaire mercredi. «Le conciliateur Jean Nolin nous a convoqués à une rencontre de conciliation mercredi. On va pouvoir évaluer si le poids du premier ministre a eu une influence», avait commenté Clément Masse avant la publication du commentaire de François Legault sur Twitter.

Selon lui, la rencontre avec le premier ministre du Québec aura permis au Syndicat de lui exposer les enjeux de la négociation «et donner notre position». «Ce qu’on lui demande, c’est qu’il mette tout son poids pour convaincre l’employeur de revenir à la table et négocier un contrat de bonne foi pour qu’on puisse régler notre conflit», avait poursuivi M. Masse.

«C’est sûr que quand on rencontre le premier ministre, on en profite pour parler de toute la problématique de l’énergie. C’est sûr que le premier ministre continue à dire que c’est un contrat blindé et qu’il ne peut pas vraiment rien faire. Ça reste quand même que nous, on veut sensibiliser le premier ministre que ces contrats-là, ce n’est pas une bonne affaire pour le Québec», avait martelé le président syndical par rapport à la fameuse clause de force majeure qui a fait perdre 165 millions de dollars à Hydro-Québec en 2018.

La semaine dernière, François Legault avait qualifié de «stuff de junior» le contrat d’électricité à tarif avantageux qui permet à ABI de ne pas acheter la totalité de l’électricité qu’elle s’était engagée par contrat à acheter auprès d’Hydro-Québec en cas de force majeure. Or, ce contrat prévoit qu’un lock-out est considéré comme un cas de force majeure ou «Act of God».

«Je n’en reviens pas que le gouvernement libéral ait signé un contrat comme ça. Je suis tombé en bas de ma chaise de voir qu’on peut utiliser un lock-out comme supposée situation de force majeure pour annuler un contrat qui va faire perdre plus de 200 millions de dollars par année à Hydro-Québec, donc aux Québécois. Mais le contrat est blindé, il a été signé sous le gouvernement libéral», avait fait savoir le chef du gouvernement caquiste.

Jean-Guy Dubois se croise les doigts

Le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, dit continuer à espérer. «Tant et aussi longtemps qu’on se parle, on essaie d’avancer tout simplement. Actuellement, on aimerait ça avoir une bonne nouvelle dans le lot de celles qu’on entend. De tout mon cœur, j’ai hâte d’avoir du positif autour de moi», lance le premier magistrat, qui dit accumuler les mauvaises nouvelles économiques depuis la fermeture de la centrale nucléaire Gentilly-2. «Tu vois aller ça. On a eu un an et demi de lock-out, on a une usine qui vient de fermer, 60 employés, on a une opposition au projet IFFCO et il y a maintenant Flora Agritech», énumère-t-il. Dans le cas de Flora Agritech, le Journal de Montréal rapportait cette semaine que l’ombre des Hells plane sur le projet de serres de cannabis à Bécancour.

Ces rencontres au sommet avec le chef de l’État québécois ont eu lieu moins d’une semaine après les marches de l’énergie organisées tant à Trois-Rivières qu’à Québec par le Syndicat des Métallos pour exprimer leur colère, et ce, après bientôt 15 mois de lock-out.

Peut-être que mercredi, le Syndicat aura-t-il la réponse de l’employeur à sa contre-offre. Encore la semaine dernière, la direction d’Alcoa, par le biais de sa porte-parole Anne-Catherine Couture, confiait au Nouvelliste que «la révision de la contre-proposition du syndicat est toujours en cours».

Mais selon Clément Masse, l’entreprise «n’a pas de pression présentement parce qu’elle économise de l’argent». «C’est ça qui fait que le rapport de force est déséquilibré. M. Legault peut en mettre de la pression, c’est le premier ministre d’une province qui est le quatrième producteur mondial de l’aluminium, ce n’est pas vrai qu’il ne peut pas rien faire dans notre conflit», avait-il soutenu la semaine dernière, en marge des différentes manifestations.

Pour ajouter l’injure à l’insulte, disait-il, «on apprenait récemment que le salaire du PDG d’Alcoa, Roy Harvey, a triplé de 2016 à 2018, passant de 4 à 13 millions $US».