Une voisine intriguée par les travaux et agacée par le bruit a pris en photo un émondeur qui grimpait aux troncs et sciait des branches.

Abattage et hébergement illégaux: un proprio dans le pétrin

EXCLUSIF / La Ville de Québec intente une poursuite contre un propriétaire qui a abattu illégalement près d’une dizaine d’arbres derrière un de ses immeubles sur la rue Saint-Jean, une propriété pour laquelle il a aussi reçu une douzaine de contraventions pour hébergement illégal de type Airbnb dans les derniers mois, a appris Le Soleil.

Samedi matin, la scie mécanique a commencé à gronder dans la cour de cet immeuble de 13 logements situé dans le quartier Saint-Jean-Baptiste, à proximité du quartier Montcalm. Vers 11h, une voisine intriguée par les travaux et agacée par le bruit a pris en photo un émondeur qui grimpait aux troncs et sciait des branches. 

Au total, le travailleur a abattu neuf arbres qui s’élevaient dans le ciel depuis 15 ans. Locataire de l’immeuble auquel la cour est liée, Ruth Parizé a fait le saut en constatant l’hécatombe. 

Dans la cour, elle a fait le bilan des morts : le cerisier de Norton, le cerisier sauvage, l’épinette, le pin blanc, l’érable à sucre, les deux marronniers, le cèdre pyramidal, le caraganier, sans compter le pommetier à l’avant de l’immeuble, rasé quelques mois plus tôt. 

«Je capotais. J’ai dit : “C’est pas vrai, c’est vraiment salaud”», raconte Mme Parizé, une Gaspésienne d’origine qui travaille comme agente de sécurité de nuit. 

Joint au téléphone jeudi matin, Frédéric Murray, copropriétaire des Immeubles Murray, qui possède l’immeuble de la rue Saint-Jean, a d’abord évoqué un arbre qui «était dans les fils électriques». Questionné sur les neuf souches fraîchement coupées sur son terrain, il a dit ne pas savoir combien d’arbres avaient été abattus par les travailleurs. «Je ne sais pas tout ce qu’ils ont coupé, mais... ce qui était dans les jambes», dit-il.

Lors d’un autre appel du Soleil cinq minutes plus tard, M. Murray a refusé de dire s’il avait obtenu un permis pour abattre les arbres et a refusé de commenter les 12 contraventions reçues pour hébergement illégal dans son immeuble. «Pourquoi tu m’appelles pour me poser plein de questions?, a-t-il dit. À ce que je sache, c’est mon terrain». 

La Ville de Québec confirme que l’entreprise n’avait pas de permis, mais ne peut pas en dire davantage. «Puisque ce dossier sera porté devant les tribunaux, la Ville n’émettra aucun commentaire», indique la porte-parole Cindy Demontigny. 

À Québec, il faut obtenir un «certificat d’autorisation» pour avoir le droit d’abattre un arbre sur un terrain privé. Le contrôle de l’abattage «demeure un moyen efficace pour limiter la coupe abusive d’arbres», explique la Ville sur son site. Les propriétaires peuvent obtenir un permis d’abattage si des arbres les empêchent de construire un bâtiment, un garage, une rallonge ou toute autre infrastructure. Mais il faut d’abord qu’ils obtiennent un permis. 

En 2004, Ruth Parizé avait elle-même planté les arbres abattus pour verdir la cour de l’immeuble. Mais elle n’est pas la seule à être en colère dans le voisinage. «Les arbres, c’est le poumon de la ville», souligne Nicole Henrichon, qui habite la rue Lockwell juste derrière la cour. 

Les arbres améliorent la qualité de l’air en captant les poussières et les polluants atmosphériques, rafraîchissent l’air ambiant grâce à l’ombrage, abaissent les coûts de climatisation et embellissent le voisinage. «L’arbre joue un rôle pour la collectivité», résume Alexandre Turgeon, directeur du Conseil régional de l’Environnement.

En 2016, la Ville de Québec a publié sa «Vision de l’arbre» dans laquelle elle se donnait comme cible d’augmenter de 32 % à 35 % d’ici 2025 sa «canopée», c’est-à-dire la projection au sol de la cime des arbres visible du ciel. 

Alors que l’agrile du frêne fait des ravages à Québec, l’abattage illégal d’arbres va à l’encontre des efforts de la Ville pour maintenir et accroître la quantité d’arbres sur son territoire. Dans le quartier Saint-Jean Baptiste, la canopée est d’environ 10 %.

Au téléphone, Frédéric Murray a refusé de préciser ce qu’il comptait construire dans la cour de son immeuble, où une pelle mécanique était encore garée cette semaine. Mais la Ville intente aussi une poursuite pour construction illégale. 

Frédéric Murray

Hébergement illégal 

Pour le propriétaire de l’immeuble de la rue Saint-Jean, la poursuite de la Ville s’ajoute à 13 constats d’infraction reçus pour hébergement illégal entre le 13 mars et le 4 avril.

Selon Ruth Parizé, le propriétaire aurait converti certains appartements de l’immeuble en «Airbnb». Photo à l’appui, la locataire affirme que des serrures à clé ont été remplacées par des serrures numériques, habituellement facilitantes pour les visiteurs. Mme Parizé et une voisine qui habite à proximité, mais qui a préféré taire son identité, affirment que les touristes sont fréquents dans l’immeuble la fin de semaine. 

Selon le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste, les propriétaires qui convertissent leurs appartements en Airbnb sont de plus en plus nombreux dans le quartier. «C’est très inquiétant quand on sait que ce n’est pas un phénomène isolé et que la demande de logements dans le quartier ne cesse d’augmenter», dit Marie-Ève Duchesne, du comité. 

Les propriétaires qui louent des appartements Airbnb privent les citoyens de logements où ils pourraient habiter, explique-t-elle. La Ville doit contrer cette tendance, selon Mme Duchesne. «C’est important si on veut garder un quartier résidentiel et ne pas en faire un éventuel Disneyland».