La rue Jacques-Cartier à Gatineau lors de la crise du verglas de 1998.

Le cauchemar de glace

Pour plusieurs, le mois de janvier 1998 restera ancré dans les mémoires pour de mauvaises raisons. Un cauchemar nommé crise du verglas avait alors plongé dans l’obscurité près de 260 000 résidences de l’Outaouais et de l’Est ontarien. Deux décennies plus tard, retour sur un événement marquant de notre histoire.

Cette année-là, les festivités du Nouvel An étaient à peine terminées que trois dépressions consécutives en provenance du Colorado avaient coup sur coup frappé la région de la capitale nationale et le sud-ouest du Québec. Du 5 au 9 janvier, entre 60 et 100 mm de pluie verglaçante s’était abattue sur ces secteurs. Un record jusqu’ici jamais égalé qui marquait l’amorce d’un calvaire.

Sous le poids de la glace, de nombreux pylônes et poteaux électriques se sont affaissés tels des dominos. Plus de la moitié des clients d’Hydro-Québec en Outaouais ont été plongés dans le noir pour des durées variant de quelques heures à quelques semaines, la région se retrouvant isolée du reste du réseau provincial. 

« Le fait que trois systèmes aient suivi exactement la même trajectoire et nous aient apporté une quantité aussi importante de verglas, c’est jamais vu. Il n’y a à peu près pas eu de pause durant cette semaine-là. Il en était tombé 25 mm uniquement le 5 janvier et 30 mm les 8 et 9 janvier, alors qu’en météo, un seul millimètre est suffisant pour qu’un avertissement soit émis. À partir du seuil de 10 mm, c’est considéré comme un événement important. À partir de 25 mm, c’est certain qu’il y aura des problèmes. Ça cause des dommages et des pannes électriques majeures, ça arrive une fois tous les deux ans, c’est plutôt rare », affirme le météorologue à MétéoMédia, André Monette. 

Plusieurs écoles, bureaux et commerces avaient été contraints de fermer leurs portes, le réseau routier s’étant transformé en véritable patinoire à maintes endroits. C’est sans compter les milliers d’arbres et de branches qui sont tombés, dépouillant de nombreux espaces verts en ville comme en milieu rural. 

Bon an mal an, on observe une quinzaine de périodes de pluie verglaçante dans la région, mais même le cumulatif de la saison n’atteint pas les valeurs atteintes il y a 20 ans, de quoi démontrer à quel point la situation était problématique. 

L’OUTAOUAIS, L’UNE DES CAPITALES DU VERGLAS

M. Monette rappelle qu’il n’est pas faux de croire que la vallée de l’Outaouais est l’un des endroits les plus susceptibles d’être touché par ce type de précipitations tant redouté.

« C’est l’un des secteurs en Amérique du Nord, avec Terre-Neuve-et-Labrador, qui reçoit le plus de pluie verglaçante. C’est causé par le mélange de l’air chaud en altitude et l’air froid qui s’engouffre dans la vallée. C’est particulièrement le cas à Gatineau. Malgré la proximité géographique avec Ottawa, on observe souvent un contraste de cinq ou six degrés entre les deux villes », indique le météorologue. 

À l’incontournable question à savoir si une telle crise du verglas pourrait frapper de nouveau dans le futur, le spécialiste météo a une réponse qui a le mérite d’être honnête. « Pour faire une analogie, on pourrait dire que les chances de remporter le gros lot de la 6/49 sont d’une sur 14 millions. Et bien, même si les probabilités sont très faibles, ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas gagner deux fois d’affilée. Oui, c’est très rare que trois épisodes majeurs de verglas nous affectent l’un après l’autre, mais dans un contexte de changements climatiques où les extrêmes sont justement de plus en plus extrêmes, il n’est pas improbable que ça survienne de nouveau. Au même titre que rien n’empêche que d’autres inondations surviennent l’an prochain ou dans le futur en Outaouais », note M. Monette. 

Chose certaine, aucune trace de verglas n’est sur le radar météo pour les premiers jours de l’année 2018. Rassurez-vous, c’est plutôt avec du froid et un peu de neige que sera souligné le 20e anniversaire de cette crise sans précédent.

La rue Jacques-Cartier à Gatineau sous l'emprise du verglas.

FAITS ET CHIFFRES SUR LA CRISE DU VERGLAS

- Deuxième pire catastrophe naturelle de l’histoire du Canada après l’incendie de Fort McMurray en Alberta (mai 2016)

- Trois tempêtes successives de verglas en provenance du Colorado entre les 5 et 9 janvier 1998

- 25 mm de verglas sont tombés sur la région au cours de la seule journée du 5 janvier 

- Accumulations de verglas entre 60 et 85 mm en Outaouais, à Ottawa et dans l’Est ontarien, localement jusqu’à 100 mm plus à l’est du territoire

- En comparaison, la pire précédente tempête de verglas dans l’histoire avait laissé entre 30 et 40 mm à Ottawa

- Au Québec, le territoire touché avait une superficie (150 000 km2) équivalente à trois fois celle de la Nouvelle-Écosse

- Les régions les plus durement touchées étaient la Montérégie («triangle noir» délimité par les villes de Granby, Saint-Hyacinthe et Saint-Jean-sur-Richelieu), l’Outaouais, Montréal et les Laurentides

- Au plus fort de la crise, jusqu’à 1,5 million de foyers sans électricité au Québec (120 000 en Outaouais) et 235 000 en Ontario (140 000 dans l’Est ontarien)

- Dans les cas les plus extrêmes, certains abonnés ont été plongés dans le noir durant 35 jours 

- Plus de 35 000 poteaux et 1500 pylônes ou tours d’acier endommagés 

- Plus de 2,6 millions de personnes ont été empêchées de travailler ou ont eu de la difficulté à se rendre au travail (19 % de l’emploi total au Canada)

- Environ 16 000 militaires déployés sur le terrain pendant la crise 

- Une trentaine de décès liés aux événements, par exemple à la suite d’une intoxication à l’oxyde de carbone, d’une chute ou d’hypothermie

- Les producteurs laitiers ont dû se débarrasser de plus de dix millions de litres de lait pendant la tempête, alors que près du quart (22%) de toutes les entailles d’érables au pays ont été exposées à plus de 40 mm de verglas

- 1,9 milliard $ en réclamations d’assurances au Québec (1,4 G$ en dollars de 1998)

- Entre le 8 et le 31 janvier 1998, le mot verglas s’est retrouvé dans 344 articles publiés dans les pages du Droit