La cryptographie pour vendre les joyaux du roi

Un projet auquel on ne connaît guère de précédent, porté par le centre d’art actuel Bang et La Pulperie de Chicoutimi, a reçu l’appui du milieu culturel, mercredi, lors du finissage de l’exposition de Denys Tremblay intitulée Le retour du Roi. Réunies chez Bang, une cinquantaine de personnes ont donné le feu vert à la vente des joyaux de la couronne créés au temps de la monarchie municipale de L’Anse-Saint-Jean. Pour ce faire, on aura recours à la cryptographie, la technologie derrière les monnaies virtuelles telles le Bitcoin.

Dès l’ouverture de l’exposition, en juin, l’idée de constituer une cryptomonarchie flottait dans l’air. Il restait à mettre de la chair autour de l’os, ce qui fut fait pendant la rencontre à laquelle ont participé des représentants des deux institutions, des étudiants en art, des professeurs, des écrivains et de nombreux artistes. Même Jean-Jules Soucy est sorti de sa convalescence afin de placer son mot, ce qui témoigne de l’importance de cet événement qui, à bien des égards, s’apparentait à un conseil de sages.

Le projet trouve son origine chez Bang et, parmi les arguments avancés par Sébastien Harvey, codirecteur général, on note l’urgence de mener une réflexion sur le fonctionnement du marché de l’art. « Ça s’inscrit dans une nouvelle logique qui pourrait changer le mode de rétribution des artistes. Parce que si le modèle actuel fonctionnait, ça se saurait », a-t-il énoncé au cours de la réunion à laquelle a assisté le représentant du Quotidien.

En entrevue, Sébastien Harvey n’a pas fait mystère de la complexité de la démarche, ce qui justifiera la formation d’un comité de travail dans les prochains mois. « Il faudra identifier les questions artistiques que soulève le projet. En plus du droit d’auteur, elles touchent la muséologie, fait-il observer. En même temps, des gens devront se pencher sur le droit et la fiscalité, de même que sur la dimension économique. Comment, par exemple, évalue-t-on des œuvres comme les joyaux de la couronne ? »

Il souhaite que d’ici un an, tous ces chantiers auront livré des réponses suffisamment convaincantes pour qu’on passe à l’étape suivante. On connaîtra alors les modalités qui baliseront les transactions conclues avec des particuliers, ainsi que des organismes ayant le goût d’acquérir une fraction des joyaux. C’est ainsi qu’ensemble, ils créeront une nouvelle catégorie d’œuvres, celles qui appartiennent à un ensemble collectif qui ne serait pas l’État.

C’est un Denys Tremblay serein, heureux de la tournure des événements, qui pose devant quelques-uns des joyaux créés au temps de la monarchie municipale de L’Anse-Saint-Jean,  à la fin des années 1990. Ils seront mis en vente dans quelques mois, en vertu d’un projet piloté par le centre Bang et La Pulperie de Chicoutimi.

« À l’heure actuelle, ce type de propriété n’existe pas. Or, une démarche de cette nature, où l’art doit être ancré dans la réalité, se situe dans le prolongement de ce que Denys Tremblay a voulu accomplir en tant que roi. Ça ouvre la porte à de nouveaux modèles. C’est comme si Denys renvoyait la balle aux nouvelles générations d’artistes », énonce le patron de Bang.

Pour revenir à la rencontre de mercredi, qui a pris la forme d’un procès sympathique intenté au roi, elle s’est déroulée dans la bonne humeur. Il a été question de Denys Tremblay, bien sûr, mais surtout des enjeux soulevés par le projet de cryptomonarchie. Reflétant l’enthousiasme des participants, l’écrivain Hervé Fisher, auteur du livre Un roi américain, consacré à la saga de Denys 1er, a conféré à cet événement une dimension plus grande que les sept objets exposés dans la salle voisine.

« C’est un moment historique et je suis content d’en être témoin. Ça concerne notre rapport à la société, de même qu’à la condition humaine. C’est incroyable », s’est-il exclamé avant que Denys Tremblay ne prenne le relais. Tout en articulant sa défense, puisqu’il y avait procès, il a conclu sur ces mots : « Nos vies n’auront pas été vécues en vain. »

Était-ce une référence à la monarchie municipale de L’Anse-Saint-Jean, à ce règne de trois ans amorcé en 1997 ? À l’exposition qui a attiré de 800 à 1000 visiteurs chez Bang, ce qui a poussé le centre d’artistes à la prolonger jusqu’au 28 septembre ? Ou encore au projet de cryptomonarchie qu’on venait de porter sur les fonts baptismaux ? Peut-être que toutes ces réponses sont bonnes, une opinion que partage sans doute l’homme qui a mis le point final à l’assemblée en criant : « Vive le roi ! »

C’est un véritable conseil de sages, réunissant plusieurs acteurs du milieu culturel, qui a pris connaissance du projet de cryptomonarchie dévoilé par des représentants du centre Bang et de La Pulperie de Chicoutimi, mercredi soir.

LA PULPERIE EMBARQUE SANS HÉSITER

Il est rare qu’un musée comme La Pulperie de Chicoutimi s’associe à un projet porté par un centre d’artistes. Or, c’est sans hésitation aucune que le musée est devenu partie prenante du projet de cryptomonarchie initié par le centre Bang. Dépositaire des joyaux de la couronne depuis 2005, il voit dans cette démarche lancée mercredi un chantier à la fois complexe et fascinant.

« Dès que la direction de Bang nous a contactés, ça nous a allumés, d’autant qu’il s’agit du premier partenariat d’importance entre les deux organisations. Nous avons embarqué dans le processus d’idéation parce qu’à nos yeux, ce concept est porteur », a confié Cathleen Vickers, directrice des collections et de la recherche à La Pulperie, au cours d’une entrevue accordée au Quotidien.

Puisque l’un des chantiers ouverts dans le cadre de cette démarche embrasse le champ de la muséologie, elle et ses camarades auront pour mission de soulever toutes les questions qui leur viendront à l’esprit. C’est ainsi que pourront se préciser les modalités du projet. « Nous mettrons également à profit notre expérience en ce qui touche les acquisitions », laisse entrevoir Cathleen Vickers.

Sur ce plan, elle se demande comment il sera possible de produire une évaluation des joyaux de la couronne, ces sept objets créés par des artisans du Saguenay-Lac-Saint-Jean à la demande de Denys Tremblay, à la fin des années 1990. « Il n’existe rien de comparable au Québec », mentionne la directrice des collections et de la recherche.

De son côté, Anick Martel, coordonnatrice artistique chez Bang, insiste sur la nécessité de bien préparer le terrain avant de procéder à la vente des joyaux de la couronne par le biais d’une chaîne de blocs. « On a décidé qu’on prendrait notre temps parce qu’on veut que les gens comprennent ce qu’on est en train de faire », énonce-t-elle. Il est trop tôt, en somme, pour savoir combien coûtera une part, à qui iront les fonds versés par les acquéreurs et s’il faudra payer avec de la cryptomonnaie ou des dollars canadiens.

Toujours à propos de l’échéancier, Sébastien Harvey, l’un des deux directeurs généraux du centre Bang, le situe à l’intérieur d’une fenêtre d’un an. C’est le temps que ça prendra pour cerner tous les pièges, identifier des solutions et obtenir l’aval des instances concernées, ce qui comprend notamment l’Autorité des marchés financiers du Québec.