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Gilles Tessier, le fils de Monica la mitraille
Gilles Tessier, le fils de Monica la mitraille

Le fils de Monica la mitraille se raconte

Louis-Denis Ebacher
Louis-Denis Ebacher
Le Droit
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Gilles Tessier n’a pas connu sa mère, mais quiconque s’intéresse à l’histoire de la criminalité au Québec connaît le personnage. Gilles Tessier est le fils de Monica la mitraille, célèbre braqueuse de banque qui a fait la pluie et le beau temps dans les années 1960 à Montréal. Il n’avait que 18 mois lorsque des policiers ont abattu sa mère, le 19 septembre 1967. Son père, un autre grand criminel de l’époque, venait tout juste d’entamer une longue peine de pénitencier. C’est dans cette terre aride que le jeune Gilles a poussé. En 2021, le criminel repenti se raconte dans son autobiographie, et se souvient enfin de sa récente nuit de Noël passée avec ses enfants, loin des lignes de «coke».

«Ce n’est pas un livre sur ma mère, lance Gilles Tessier. C’est un livre sur ma vie.»

Son ouvrage intitulé Manufacture criminelle raconte la vie d’un enfant sans défense qui est devenu à son tour un criminel endurci.

Après la mort de sa mère, Monica Proietti, et de l’emprisonnement de son père, Viateur Tessier, Gilles a été confié à un couple qui devait s’occuper de lui dans une maison payée par ses parents. D’abord, Gilles n’a manqué de rien. Mais à partir de ses quatre ans, un autre couple est arrivé dans sa maison. Dès lors, il a manqué de tout.

«Mon premier souvenir, c’est que je me retrouve à quatre ans dans une maison avec ceux que je croyais être mon père et ma mère. Ils m’ont fait comprendre que je n’étais pas là pour être aimé. La maison avait été payée par ma mère et mon père. Ce couple-là recevait 100$ par mois pour me faire vivre, mais ils profitaient de la maison et de la situation. Mais moi j’en ai arraché solidement. Eux autres et les autres enfants, ils mangeaient des hamburgers pis des bons steaks. Pis moi, au bout de la table, c’était du Kraft Dinner.»

Difficile de tout comprendre à quatre ans. «Un moment donné, tu te dis: ‘le Père Noël m’aime pas? Ben, je vais me servir’.»

C’était parti pour une virée de plusieurs décennies de crime.

Premier vol à l’étalage à sept ans.

Première introduction chez un voisin à 12 ans.

À 13 ans, l’ado apprend la réelle identité de ses vrais parents. Rien pour calmer les ardeurs du jeune Gilles.

Premiers «gros vols» à 14 ans. Braquage d’une bijouterie à 16 ans. «Un coup bien planifié à Montréal.»

Puis, le centre d’accueil. «J’avais l’ego plus gros qu’un cadre de porte», concède-t-il, des années plus tard.


« Avant d’arriver à la violence, il y a eu de l’intimidation et de la violence envers moi. Je ne suis pas devenu de même pour rien. »
Gilles Tessier

Dans Manufacture criminelle, Gilles Tessier dénonce la business d’un système judiciaire mésadapté. «Un système qui travaille plus pour ceux qui travaillent dans le milieu que ceux qui sont ‘en dedans’.»

Loin de jeter la seule faute que sur le «système», le repris de justice analyse aujourd’hui sa déroute d’autrefois. Il a compris que «le maudit manque d’éducation» pouvait nuire à la prochaine génération. «On se dit: ‘si moi je peux vivre avec du profit facile, pourquoi j’enverrais mon enfant à l’école? C’est un peu dans ça que j’ai grandi. Avant d’arriver à la violence, il y a eu de l’intimidation et de la violence envers moi. Je ne suis pas devenu de même pour rien. Je ne suis pas meilleur que le gouvernement ou les screws (les agents correctionnels). Moi, je vendais la mort avec ma dope.»

L’auteur était aux premières loges pour observer les prisons remplies de personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale.

«Les problèmes mentaux, ça ne va pas en prison, ça va à l’hôpital. On aurait pu m’éduquer au même coût que la prison. C’est là où j’ai connu mes partenaires de crimes. C’est comme cela que j’ai grandi.»

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<em>La manufacture criminelle</em>, de Gilles Tessier

UN NOËL SANS POUDRE BLANCHE

Aujourd’hui dans la cinquantaine, Gilles Tessier commence à savourer de précieux moments avec ses enfants. Il vit avec sa fille, et son fils habite dans le même édifice. «Cette année, c’était le meilleur Noël de ma vie. Ça fait changement de ne pas avoir de ‘morve au nez plein de poudre’ pis de ne pas être ‘en boisson’.»

Son livre parle aussi des héros qui l’ont aidé à s’en sortir, entre autres à la maison Mélarik. Il rêve d’avoir enfin sa petite maison au sommet d’une montagne. «Les gens riaient de moi quand je disais autrefois qu’un jour, j’écrirais un livre. Aujourd’hui, d’autres rient de moi quand je leur dit que j’aurai une maison en haut d’une montagne.»

L’auteur songe à écrire une version anglaise de son bouquin. «J’ai d’abord écrit en français, car cette histoire fait partie du Québec. Finalement, elle appartient aussi au Canada. Puis, les Américains adorent ce genre d’histoire.»

Selon le fils d’une des plus célèbres criminelles de la Belle province, le film Monica la mitraille sorti en 2004 représente un portrait peu fidèle de la saleté de cette époque. «Le film met en scène des beaux véhicules, des beaux vêtements. Ç’a été embelli. Ça n’a pas montré la vraie bouette de l’époque. La réalité est plus sale que ça.»

Le résident de Lachute n’a pas pu lancer son livre en bonne et due forme, l’an passé. La pandémie a joué les trouble-fêtes et empêché les rassemblements, et les activités promotionnelles.

Un aperçu de l’histoire de Gilles Tessier se trouve sur manufacturecriminelle.ca, où on peut commander le livre en version numérique ou papier.

Monica Proietti (Monica la mitraille) et ses enfants

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EXTRAITS DE LA MANUFACTURE CIRMINELLE

  • « Pour trouver un équilibre je commençai à frapper les plus petits, les plus faibles, je devenais ce que mon éducation me poussait à devenir, une brute, un lâche, et je ne tardai pas à devenir un voleur. Je n’étais pas assez bien pour recevoir de cadeau ? Alors, ainsi soit-il. »
  • « Ah ! Les délices de la boisson ne sont égalés que par la douceur du réveil, surtout quand t’as fait un paquet de conneries la veille, comme aller dire aux ‘beux’ que tu es le fils de Monica la mitraille. »
  • « Kraft Dinner, chef Boyardie, et bines les jours fastes, alors qu’eux, ainsi que mes frères et sœurs, se bouffaient burgers, pizza et steak. »
  • « Sans le savoir, mon père, en étant condamné, venait de tuer ma mère. Monica Proietti mourut ce jour-là, et de ses cendres naquit Monica la mitraille. Quelque chose en elle craqua. Trop de pauvreté, trop de malheurs accumulés. Il était hors de question qu’elle retourne dans une vie de médiocrité et de précarité. Elle voulut prendre en main les rênes de son existence. »
  • « Fuck you ! Chu l’fils de Monica la mitraille, tu penses-tu que j’vas te dire de quoi, fils de pute ! »
  • « Suzanne, ma nouvelle mère, le chef de cette famille, avait en horreur l’attention que les gens me portaient, tous les voisins me connaissaient et éprouvaient une certaine sympathie pour l’enfant qui avait perdu ses deux parents ; en fait, Suzanne me détestait moi, point à la ligne. Elle faisait tout en son pouvoir afin que je le voie, mais l’éducation reçue faisait en sorte que je ne pouvais voir le mal, même à l’état brut, étant donné je n’avais pas encore cinq ans. »

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FAIRE LA MANCHETTE

Le 5 octobre 2012, le nom de Gilles Tessier apparaissait pour la première fois dans un article du Droit intitulé Un accusé prétend être le fils de ‘Monica la mitraille’.

Alors âgé de 46 ans, «le fils de l’autre» était amené dans le box des accusés de la salle #4 du palais de justice de Gatineau.

Gilles Tessier venait d’être arrêté pour production de cannabis par la Sûreté du Québec (SQ) à Namur, dans la Petite Nation.

«Savez-vous à qui vous avez affaire?», a lancé le suspect aux enquêteurs de la SQ sur les lieux de son arrestation.

Gilles Tessier

Dans son langage «coloré» M. Tessier a expliqué aux policiers qu’il était le fils de Monica la mitraille. Cette anecdote a fait beaucoup parler dans les coulisses de la justice outaouaise, en 2012.

Un an plus tard, le juge Réal Lapointe s’adressait à M. Tessier dans le cadre des mêmes procédures judiciaires. Le magistrat avait salué le travail «exceptionnel» de l’accusé, qui venait de cesser sa consommation de drogue et d’alcool.

«À cause de votre passé familial, a lancé le juge Lapointe, vous êtes un peu une vedette dans le milieu carcéral...»

«Non, a répondu l’accusé, sourire en coin. Pas plus que ça. Je vais peut-être être une vedette quand je vais mettre mon livre sur le marché.»

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