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Amis et curieux sont accourus sur les lieux du drame sur la rue Davidson.
Amis et curieux sont accourus sur les lieux du drame sur la rue Davidson.

Le drame d’une « famille bien tranquille »

Louis-Denis Ebacher
Louis-Denis Ebacher
Le Droit
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Mai 2006. Les médias de l’Outaouais rapportent «un autre» drame familial. Cette fois, la scène s’est produite sur la rue Davidson, à Gatineau. C’est un des enfants de la famille, un adolescent de 15 ans, qui a découvert la scène à travers les rideaux fermés et la porte-fenêtre, à son retour de l’école. Il voit son père inanimé, les pieds de sa grand-mère, le sang. Il se doute bien que sa mère est quelque part dans la maison. Le lendemain, 24 mai, Le Droit titre en page 3 «Double meurtre suivi d’un suicide à Gatineau». Quinze ans plus tard, cet «ado» raconte son histoire dans son livre intitulé Skinned down (À découvert). Il s’appelle Jimmy El Chamouri. Trente ans, fonctionnaire fédéral. Le Gatinois a approché Le Droit au mois de mars, sachant que son histoire avait déjà fait la manchette ici, comme dans tous les autres médias de la région. Le printemps 2006 était bien noir dans la région. À Gatineau, on avait déjà connu une tentative de meurtre conjugal dans le secteur Hull et le meurtre d’une femme suivi du suicide de son conjoint dans le quartier Touraine. À Ottawa, un homme avait tué ses trois enfants et sa femme avant de s’enlever la vie. Le 23 mai, Jimmy vivait — à son tour — son pire cauchemar.

«Par la porte-fenêtre. J’ai vu quelque chose, mais mon esprit n’a pas pu l’assimiler. C’était comme un casse-tête. J’ai vu du rouge, du noir, un pied, puis deux pieds. C’est alors que je mis tout cela ensemble. C’était ma grand-mère allongée sur le sol dans du sang!»

Dans les premières pages de son récit, Jimmy El Chamouri nous plonge dans la tête d’un ado qui constate le pire. Son père a tué sa mère et sa grand-mère avant de s’enlever la vie. Cette histoire — bien réelle — s’est déroulée dans une famille «bien tranquille» de la rue Davidson, à Gatineau.

«Avant d’arriver ici, mes parents étaient des professeurs au Liban. Mon père se retrouve ici, chauffeur de taxi, mais mère ne trouve pas de travail. Dans la communauté libanaise, il y a beaucoup de comparaisons: l’auto, les enfants à l’université... C’est un peu à 'qui a la meilleure famille".»

Parallèlement à cette pression sociale que dénonce Jimmy dans son récit autobiographique, la famille subit les crises d’un père bipolaire qui ne prend pas de médication pour traiter sa maladie. «La maison était louée, mais il disait qu’il l’avait achetée. On n’avait pas les moyens d’habiter là.»

Dans les premières pages de son récit, Jimmy El Chamouri nous plonge dans la tête d’un ado qui constate le pire.

Le seul endroit où son père en déroute pouvait exercer un certain contrôle sur son épouse et ses trois enfants, c’est à la maison.

«Mon père était musulman, ma mère était chrétienne. Ici, mon père voulait le contrôle sur la religion. Il se rapprochait de la religion en vieillissant. C’était une façon de s’accrocher à quelque chose. Il pensait que ma mère voulait nous amener vers le christianisme. Chez nous, il y avait des cadres de prières musulmanes sur les murs, mais on ne pouvait pas avoir de signes chrétiens. La religion faisait partie de ce drame. Le caractère libanais d’avoir de l’argent, ça faisait aussi partie de sa frustration. Ce sont plusieurs choses, en fait.»

Le jour est venu où les enfants et leur mère ont dit au chef de la famille que c’en était assez. Le père a dû déménager.

«Mon père a rôdé autour de la maison. Il venait chercher des choses. Ma mère a enlevé les signes religieux dans la maison. Mon père a vu cela comme un affront. Il pensait qu’elle nous lavait le cerveau. Puis, ma mère l’a confronté et lui a dit “je ne veux pas que tu reviennes”. Il a pleuré et réalisé que c’était fini pour vrai. Mon père a dit: “si je n’ai pas les enfants, tu ne les auras pas non plus.”»

Un signe et une découverte

Sa grand-mère maternelle, en visite du Liban, logeait chez son oncle, aussi à Gatineau. La dame a décidé un soir de dormir plutôt chez sa fille et ses petits-enfants.


« Comme un signe, dit Jimmy. C’était la veille (du drame). On a parlé, sorti les photos, raconté nos vies. Comme s’il fallait qu’elle revienne au moins une fois. »
Jimmy El Chamouri

Jimmy est allé à l’école le mardi avec un lourd pressentiment. «J’avais mal au ventre, se souvient-il. J’ai téléphoné à la maison, mais ça ne sonnait même pas. Ma mère, qui venait habituellement me chercher, n’était pas là à la fin des classes. J’ai pris l’autobus. Chez nous, les rideaux étaient fermés. La porte était barrée de l’intérieur. Il n’y avait même pas un pouce de rideau ouvert. J’attendais sur le balcon, mais mon sentiment empirait. Je suis allé chez ma voisine pour appeler ma tante. La voisine a dit avoir vu mon père passer plusieurs fois. Je suis allé voir dans un coin de fenêtre. J’ai vu du rouge, et le pied de ma grand-mère par terre. Comme un casse-tête, j’ai vu un sac par terre. J’ai appelé la police.»

La scène était irréelle. La police entoure la maison avec du ruban jaune, puis les voisins inquiets s’assemblent autour. S’ajoutent les journalistes, les caméras et encore plus de curieux.

La police de Gatineau conduit l’adolescent dans un véhicule pour l’interroger plus tard. Jimmy est un témoin important. Le premier sur la scène de crime. Il n’a pas pu parler immédiatement à son frère et à sa sœur, qu’il a vus arriver à travers cette cohue. «Tout cela – et c’est difficile à expliquer – ne m’a pas surpris.»

Son récit de 223 pages en anglais Skinned Down est disponible sur Amazon. «J’aimerais beaucoup le faire traduire en français. De l’avoir écrit en anglais est d’abord une façon pour moi de prendre un peu de recul, parce que ma mère s’exprimait en français. Et dans la communauté libanaise, l’anglais est souvent la deuxième langue à travers le monde.»

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La drame s'est produit le 23 mai 2006, sur la rue Davidson, à Gatineau.

VIOLENCE FAMILIALE: ENFANTS ET ADOS DOIVENT SAVOIR QU'ILS NE SONT PAS SEULS

Quinze ans après le drame qui a frappé la famille El Chamouri à Gatineau, les cas de meurtre conjugaux et intrafamiliaux sont encore trop présents dans l’actualité. Au Québec, on compte au moins huit féminicides dans les huit dernières semaines. Malgré toutes les campagnes de sensibilisation, les articles de journaux, les programmes d’aide, comment un adolescent peut comprendre que ce qu’il vit est inacceptable ?

Jimmy El Chamouri avait 15 ans lorsque son père a tué sa mère et sa grand-mère à Gatineau.

«Une personne qui vit cette violence familiale se tait, car elle a peur, dit-il. Plus jeune, je me demandais ce que mon père ferait si je le dénonçais. Il va me battre? Il va tuer ma mère? On va m’enlever mes parents? C’est la crainte de tout cela qui fait taire les gens.»

Les adolescents ne sont généralement pas de grands lecteurs de journaux, ou des auditeurs assidus de bulletins d’informations. Comment fait-on pour rejoindre les ados, comment fait-on pour leur dire de briser le silence?

«C’est difficile, avoue Jimmy. Mais l’autre jour, j’ai vu une publicité intéressante. Elle montrait la violence conjugale et un enfant qui vivait un dilemme. C’est bon, cela m’a touché. C’est que si toi, l’enfant ou l’adolescent, tu vois que tu n’es pas le seul dans cette situation, tu vas comprendre. Tu vas comparer et voir que d’autres vivent les mêmes choses.»

Homosexualité

Le deuxième grand chapitre du livre de Jimmy El Chamouri est lié à son orientation sexuelle et à sa communauté libanaise, de laquelle il se dit très critique.

«Ce n’est pas accepté dans la communauté libanaise. C’est un gros défi, dit-il. Si mes parents étaient encore vivants, ça aurait été différent. Je ne l’aurais jamais dit à mes parents. J’aurais vécu dans le mensonge. Je suis passé par-dessus. J’ai avoué mon homosexualité il y a 10 ans. Il n’y a pas eu de problème avec mon entourage, mes amis. Mais dans la communauté élargie, c’est plus difficile.»

L’auteur affirme que son «coming out» est principalement dû à l’amour qu’il a pour son conjoint des dix dernières années.

«C’était impossible à l’époque de ne pas dire qui avec qui j’étais amoureux. Ça fait partie de ma démarche.»

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