La crédibilité du créateur du «Journal de Mourréal» a été mise à mal, mardi, au jour deux du procès intenté par Québecor

La crédibilité du créateur du Journal de Mourréal est attaquée en Cour

La crédibilité du créateur du «Journal de Mourréal», Janick Murray-Hall, a été mise à mal, mardi, au jour deux du procès intenté par Québecor, qui poursuit le site satirique et son responsable pour qu’il cesse d’utiliser sa marque de commerce, même modifiée.

Me Marek Nitoslawski, qui représente le conglomérat, s’est longuement attardé sur l’autre site satirique créé par M. Murray-Hall et son associé Olivier Legault, le «World News Daily Report» (WNDR), un site qui a été vivement critiqué pour son apport de fausses nouvelles en marge des dernières élections présidentielles américaines.

M. Murray-Hall, qui se représente lui-même, a été amené à reconnaître que Facebook l’avait d’abord banni parce qu’il produisait de la fausse nouvelle, jusqu’à ce que des discussions avec des vérificateurs de faits l’amènent à ajouter un avertissement en haut de chaque page sur lequel on peut lire: «Là où les faits n’ont aucune importance» («Where facts don’t matter»).

Le réseau social a dès lors réadmis la page en lui reconnaissant le statut de site de fausses nouvelles satiriques.

L’intention humoristique

À la juge Micheline Perrault, qui préside la cause, qui lui demandait en quoi la fausse nouvelle satirique était différente de la fausse nouvelle tout court, il a répondu que «l’argument de droit, c’est l’intention humoristique».

Il s’est alors lancé dans une longue tirade contre Jeff Yates, l’un des pionniers de la vérification des faits dans les médias québécois aussi connu sous le nom de plume de l’Inspecteur viral, qui avait réalisé un reportage en mars 2017 accusant le WNDR d’être «l’une des pires sources de désinformation au monde», et ce, bien avant que le site se décrive comme étant satirique et en avertisse ses lecteurs.

Il a soutenu que Jeff Yates «n’est pas un journaliste, c’est un chroniqueur. Il donne son opinion» et lui a reproché d’avoir écrit un article «qui frôle la diffamation».

Janick Murray-Hall a cependant reconnu que le «World News Daily Report» faisait davantage dans le canular - la fausse nouvelle humoristique - que dans la satire, ajoutant que «les canulars, les Québécois n’aiment pas vraiment ça. Ça ne marche pas les canulars. Ils aiment beaucoup plus la parodie de l’actualité. Ils sont très friands de ça».

Devant l’insistance de Me Nitoslawski, il a fini par perdre patience et, puisqu’il se défend lui-même, a tenté de s’objecter en demandant à la juge «pourquoi on parle de WDNR?»

«Vous êtes la partie adverse et j’ai le droit de vous poser des questions qui portent sur votre crédibilité», lui a répondu froidement l’avocat, à qui la juge Perrault a donné raison.

Me Nitoslawski est tout de même revenu aux débuts du «Journal de Mourréal», en 2013, démontrant que celui-ci avait fait preuve d’un fort mauvais goût à plusieurs reprises.

«L’humour, c’est pas une science», lui a répondu le jeune homme, reconnaissant du même souffle qu’»on a raté notre coup très souvent» avant de réussir à peaufiner leur style avec le temps.

Tentative de monnayer son nom

L’avocat a ensuite mis en preuve la réponse de Janick Murray-Hall à la première mise en demeure envoyée par Média QMI, qui gère le Journal de Montréal, réclamant qu’il cesse d’utiliser le nom de domaine, le nom et le logo du «Journal de Mourréal», identiques à deux lettres près à ceux du Journal de Montréal.

Dans sa lettre de réponse, M. Murray-Hall s’était dit prêt à négocier et avait évoqué une compensation financière qui tenait compte de trois années de revenus anticipés advenant une entente.

Il poursuivait ensuite en faisant valoir qu’un conflit pourrait avoir de «fâcheuses conséquences» et se disait prêt à ne pas ébruiter l’affaire, évoquant la possibilité que des médias concurrents pourraient accuser le conglomérat «d’intimidation» et que son intervention pourrait être vue comme «un grave affront à la liberté de presse».

Des communications avaient suivi pour finalement être interrompues par M. Murray-Hall. Me Nitoslawski a cependant pris soin de mettre en preuve qu’en aucun moment, Janick Murray-Hall n’avait offert de changer le nom du «Journal de Mourréal».

Rapport d’expert sous la loupe

Plus tôt en journée, le rapport de l’expert en communication Bernard Motulsky avait été passé au crible par M. Murray-Hall.

Celui-ci avait appelé le professeur en communication et marketing de l’UQAM à la barre pour contester son hypothèse selon laquelle la fréquentation beaucoup plus importante du «Journal de Mourréal» que celle d’autres sites parodiques «ne peut s’expliquer qu’en partie par la confusion avec la page du Journal de Montréal».

M. Murray-Hall a fait valoir que l’expert avait comparé les 150 000 mentions «j’aime» sur la page Facebook du «Journal de Mourréal» avec celles des pages Facebook de sites satiriques dont deux avaient cessé de publier, l’un en 2015 et l’autre en 2010, et que, dans ces circonstances, il serait difficile d’imputer principalement à l’emprunt de notoriété un tel écart de popularité.

Le jeune homme lui a aussi demandé s’il avait comparé le nombre de «j’aime» sur les pages Facebook de sites humoristiques tels que Conneries Québec ou Ayoye qui ont plusieurs centaines de milliers, voire au-delà d’un million de mentions «j’aime», ce à quoi le professeur Motulsky a répondu par la négative, faisant valoir qu’il avait comparé avec ce qu’il avait trouvé et qu’il n’y avait pas de répertoire de pages humoristique auquel se référer.

Quant à l’affirmation voulant que plusieurs mentions «j’aime» sur la page du «Journal de Mourréal» aient pu être générées par la confusion avec le Journal de Montréal, Bernard Motulsky n’a pas eu d’autre choix que d’admettre d’abord qu’il s’agissait de son interprétation et que les données elles-mêmes étaient une approximation de fréquentation, ce qui l’a amené à dire, en bout de ligne, que cette évaluation «c’est de l’interprétation d’approximations» et que ce genre de travail «n’est pas scientifique».

Confusion par camouflage

Janick Murray-Hall s’en est ensuite pris à la manière dont l’expert a présenté certaines images, celles-ci montrant des fausses premières pages où le logo du «Journal de Mourréal» était partiellement masqué par une photo de sorte qu’il était impossible de savoir s’il s’agissait du véritable Journal de Montréal et non sa parodie.

«Dans le domaine des marques de commerce, c’est toujours la première impression qui est la plus importante», a expliqué M. Motulsky, qui a insisté sur le fait que le camouflage du logo permettait de bénéficier de la crédibilité du Journal de Montréal et représentait un exemple de «l’appropriation de la marque» par le site satirique.

Cependant, M. Murray-Hall a réussi à démontrer que les captures d’écran présentées par la poursuite étaient partielles et ne montraient pas que la source des images apparaissait à tout coup sur Facebook, où l’on peut lire la mention «Journal de Mourréal» soit au haut de l’image sur la page du site lui-même, soit au bas de la page lors des partages par des utilisateurs.

Bernard Motulsky a répliqué que les images de son rapport visaient à démontrer la confusion créée par l’utilisation d’un logo quasi-identique et partiellement masqué pour qu’on ne puisse voir la différence avec l’original.

Janick Murray-Hall a cependant pris soin de répéter à plusieurs reprises qu’il n’accusait pas la poursuite d’avoir volontairement omis de montrer l’image complète d’une capture d’écran, lui qui cherchait plutôt à démontrer que la source était toujours visible.

Avant la pause du dîner, la juge Perrault a appelé le jeune homme «maître», un automatisme qui a déridé la salle d’audience et à la suite duquel la magistrate a ajouté avec le sourire «ce n’est pas une insulte», ce à quoi Janick Murray-Hall a réagi en exprimant toute son admiration pour le difficile travail d’avocat qu’il assume lui-même avec une certaine habileté depuis deux jours.