Alek Minassian s’est décrit à la police comme étant un puceau de 25 ans qui cherchait à se venger après avoir été rejeté sexuellement et ridiculisé par les femmes pendant des années.

«J’ai accompli ma mission», a déclaré Alek Minassian à la police

TORONTO - Quelques heures après avoir conduit une fourgonnette louée sur un trottoir achalandé de Toronto tuant 10 personnes et en blessant 16 autres, Alek Minassian s’est décrit à la police comme étant un puceau de 25 ans qui cherchait à se venger après avoir été rejeté sexuellement et ridiculisé par les femmes pendant des années.

Il a raconté qu’il avait été «anéanti», alors qu’il était étudiant, lorsqu’il a invité une femme à sortir avec lui et qu’elle a refusé. Mais la déception s’est transformée en colère lors d’une fête d’Halloween à l’université, en 2013.

«Je suis entré et j’ai tenté de socialiser avec des filles. Cependant, elles se sont toutes moquées de moi et se sont accrochées aux bras des gros gars», a déclaré Alek Minassian au détective Rob Thomas, de Richmond Hill, en Ontario, lors d’un entretien de quatre heures dans un commissariat de police du nord de Toronto.

«J’étais en colère de les voir donner leur amour et leur affection à des brutes odieuses», a-t-il ajouté.

La transcription et la vidéo de l’interrogatoire de police ont été rendues publiques vendredi à la suite d’une action en justice intentée par plusieurs médias, dont La Presse canadienne, pour faire lever l’interdiction de publication.

Alek Minassian, qui a maintenant 26 ans, doit faire face à un procès devant juge en février 2020 sous 10 chefs de meurtre au premier degré et 16 chefs de tentative de meurtre. Son état d’esprit au moment des faits devrait être la question centrale du procès.

L’incident du 23 avril 2018 - souvent appelé l’attaque à la fourgonnette de la rue Yonge - a fait les manchettes internationales et a déclenché une conversation publique sur le soi-disant «mouvement incel», une sous-culture internet marginale qui attire les hommes qui sont involontairement célibataires.

C’est dans les entrailles d’internet qu’Alek Minassian a déclaré avoir découvert des hommes partageant les mêmes idées et qui détestent les femmes, y compris deux Américains qui ont ensuite commis des meurtres de masse.

En tant qu’incel, il se voyait au bas de l’échelle de la société et, un jour de printemps, il a décidé de faire quelque chose.

«Je me suis dit que ça y était, c’était le jour de la vengeance», a raconté calmement Alek Minassian. «Je conduisais sur Yonge parce que je savais que ce serait une zone très fréquentée et dès que j’ai vu les piétons, j’ai juste décidé d’y aller.»

Au début de l’entretien, le détective Thomas, un enquêteur principal de l’unité des crimes sexuels de la police de Toronto, entre dans la pièce, tend une bouteille d’eau à Alek Minassian, puis lui serre la main.

«Tu as probablement eu de meilleurs jours que ça, je suppose, hein?», lui dit M. Thomas.

«Oui», répond Alek Minassian. «Eh bien, je suis un peu secoué pour être honnête (...) ce n’est pas ma journée, évidemment.»

Rob Thomas s’assied à environ un mètre d’Alek Minassian.

«Je veux te parler», dit le détective. «Nous allons passer beaucoup de temps ensemble.»

Au début, Alek Minassian hésite à répondre à de nombreuses questions, mais lentement, il s’ouvre.

Il parle de sa solitude et raconte qu’il cherchait des amis sur les plateformes de médias sociaux et les forums en ligne tels que Reddit et 4Chan. Il explique en détail comment des gens comme lui pourraient prendre le pouvoir en tuant des «hommes alpha», connus dans la communauté des incels sous le nom de «Chad», afin que les femmes, qu’ils appellent des «Stacey», acceptent de sortir avec eux.

«C’est fondamentalement un mouvement d’incels en colère, comme moi, qui n’arrivent pas à coucher avec des femmes», explique Alek Minassian. «Nous voulons renverser les Chad, ce qui forcerait les Stacey à se reproduire avec les incels.»

Alek Minassian continue à raconter à Rob Thomas ses discussions en ligne avec Elliot Rodger et Chris Harper-Mercer. Elliot Rodger, 22 ans, a tué six personnes et en a blessé 14 autres à Isla Vista, en Californie, le 23 mai 2014, avant de se tirer une balle dans la tête. Dans une vidéo et un document écrit, il a qualifié son attaque de vengeance contre les femmes et les hommes qui les fréquentent.

Chris Harper-Mercer, 26 ans, a abattu neuf personnes dans son collège de l’Oregon le 1er octobre 2015, avant de se tuer. Dans un manifeste, il décrit son existence solitaire en tant que puceau et qualifie d’autres tireurs de masse, y compris Elliot Rodger, de dieux.

Malgré des discussions en ligne avec des membres du mouvement incel, Alek Minassian affirme qu’il n’avait prévu aucune action concrète jusqu’à environ un mois avant l’attaque de la rue Yonge.

Il dit avoir réservé une fourgonnette de location au début avril, optant pour ce véhicule parce qu’»il était plus gros qu’une voiture, donc assez grand pour être efficace, mais pas si grand qu’il serait difficile à manoeuvrer».

Alek Minassian raconte au détective qu’il venait de terminer un diplôme en développement de logiciels au Seneca College de Toronto et qu’il cherchait du travail.

Il a choisi le 23 avril, a-t-il dit, car il a jugé «que ce serait plus symbolique si j’avais terminé mes examens».

Le matin de l’attaque, Alek Minassian a déclaré qu’il avait vérifié ses courriers électroniques pour regarder les offres d’emploi, s’était promené dans le quartier de Richmond Hill, en Ontario, où il vivait avec ses parents, et avait passé quelques heures à jouer à des jeux vidéo. Il a ensuite pris la camionnette peu avant 13 heures.

Une fois à l’intérieur de la fourgonnette, il a publié un message sur Facebook.

«La rébellion incel a déjà commencé! Nous allons renverser tous les Chad et les Stacey! Acclamons tous le gentilhomme suprême Elliot Rodger!», a-t-il écrit.

Il a ensuite commencé à conduire, s’est arrêté à un feu rouge de la rue Yonge et de l’avenue Finch et a déclaré qu’il savait que le moment était venu. Quand le feu est passé au vert, Alek Minassian dit avoir accéléré et ciblé les piétons.

«Je fais avancer la camionnette vers eux et je la laisse entrer en collision avec eux», explique-t-il. «Certaines personnes sont renversées en chemin, certaines personnes roulent par-dessus la fourgonnette.»

Alek Minassian dit qu’il a continué à utiliser le véhicule «comme une arme» jusqu’à ce que quelque chose obscurcisse sa vue.

«La seule raison pour laquelle j’ai arrêté mon attaque, c’est que la boisson de quelqu’un a été éclaboussée sur mon pare-brise et que je craignais d’avoir un accident», a-t-il déclaré. «Je voulais en faire plus, mais j’étais en quelque sorte contrarié par un manque de visibilité.»

Alek Minassian dit qu’il s’est ensuite arrêté dans une rue latérale, a vu la police s’approcher et est sorti de la camionnette. Son plan, dit-il, était de se faire tuer par la police.

Il a pointé son portefeuille vers l’agent Ken Lam espérant que le policier croirait que c’était une arme à feu et le tuerait. Des vidéos de la rencontre prise par des témoins montrent l’agent, seul, menottant Alek Minassian sans tirer un seul coup de feu.

À la fin de l’entretien, le détective demande à Alek Minassian ce qu’il pensait des personnes décédées ou blessées lors de l’attaque.

«J’ai l’impression d’avoir accompli ma mission», répond-il.