Saïd Akjour a échappé de peu à la mort. Il a songé à déménager, mais a constaté que sa place était ici. «J’ai subi l’horreur, mais je suis encore plus fort aujourd’hui», dit-il.

Entre larmes et espoir lors des témoignages sur la Grande Mosquée

Au moins 16 survivants et proches des victimes de la tuerie à la Grande Mosquée défileront devant le juge François Huot cette semaine pour expliquer les ravages faits dans leur vie par le tireur Alexandre Bissonnette. Larmes, rage, espoir et douleur s’entremêlent. Le recueillement dans la salle d’audience est total. Le meurtrier écoute les récits sans broncher, sauf une crise de larmes après la pause du dîner. Voici les premiers témoignages.

DE LA BEAUTÉ APRÈS L'HORREUR

Saïd Akjour a écrit une trentaine de poèmes depuis qu’il a échappé à la mort à la Grande Mosquée. Parce qu’il faut trouver de la beauté, même dans la plus grande tragédie, a-t-il expliqué au juge François Huot.

Discours structuré, feuilles bien classées; son passé de professeur dans les écoles primaires du Maroc trahit Saïd Akjour, 45 ans.

Celui qui s’est recyclé en préposé aux bénéficiaires s’était fait proposer du temps supplémentaire le soir du 29 janvier 2017. Il a décliné, ayant besoin de repos. «Aller à la mosquée, c’est comme aller courir pour quelqu’un qui ne prie pas, explique-t-il. C’est un bien-être.»

Après la prière, il s’assoit pour relire les passages du Coran choisis par l’imam. Des bruits l’alertent. Il voit le tireur entrer. Comme plusieurs autres fidèles, Saïd Akjour se réfugie dans le mihrab. Il voit les balles siffler. 

Il entend l’appel d’Azzedine Soufiane de charger l’assaillant et fait un pas en avant.

Il sera alors touché d’une balle à l’épaule, le Coran encore dans ses mains.

Lorsque le tireur part, il le suit jusqu’à la porte et ramasse les chargeurs de sa main valide. Il va ensuite faire le 9-1-1 et aider des blessés.

Saïd Akjour sera hospitalisé une journée puis repart à la maison, avec une douleur intense. Aujourd’hui, Saïd Akjour retourne à la mosquée, dans des cafés, à l’épicerie, mais il a toujours un plan de sortie.

Son fils de sept ans s’inquiète. «Si j’ai les yeux fermés, parfois il me touche pour vérifier si je respire encore», explique M. Akjour.

Oui, il a songé à déménager. «Mais j’ai constaté que ma place était ici, dit-il. J’ai subi l’horreur, mais je suis encore plus fort aujourd’hui. »

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LA COLÈRE D'UNE VEUVE

Pardonner au tueur? Louiza Mohamed Said mettra plutôt ses énergies à élever et rendre épanouies ses trois filles, privées d’un père aimant et attentif.

Forte, avec dans la voix une colère contenue, la veuve d’Abdelkrim Hassane lit son texte d’une voix ferme, en gardant le fil avec son doigt. Les sanglots n’arrêteront pas son cri du cœur et son hommage à son époux, analyste-programmeur de 41 ans d’origine algérienne et surtout homme affectueux et plein d’humour.

Louiza Mohamed Said a demandé au juge François Huot de prévenir un autre drame et de punir «de façon exemplaire» celui qui a tué son mari et cinq autres fidèles.

La veuve est terrifiée à l’idée que le tueur puisse un jour sortir de prison. «La venue de ce jour serait une seconde mort pour nos victimes et pour ceux qui ont été épargnés, dit Louiza Mohamed Said. La venue de ce jour serait une mort sans paix pour nos disparus,»

Celle qui a perdu l’homme de sa vie dit n’avoir d’autre choix que de rester forte pour ses trois filles de 10, 9 et 2 ans, «les abeilles», comme Abdelkrim les surnommait affectueusement.

Rassurer les enfants est un combat quotidien, rappelle Louiza, car les deux plus vieilles vivent dans la peur que leur mère, musulmane, soit elle aussi assassinée. «L’assassin a réussi à faire croire à mes filles que dans le Canada et le Québec paisibles, accueillants et tolérants, il y avait une place pour l’horreur.»

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REMORDS DIFFICILE À VIVRE

Saïd El-Amari a été dans le coma durant un mois à la suite de l'attentat du 29 janvier 2017.

En plus de la douleur et du chagrin, Saïd El-Amari vit tous les jours avec le remords. Celui de ne pas avoir pu aider son ami Azzedine Soufiane à arrêter l’assaillant le soir de la tuerie.

«Il y a toujours ce remords, sanglote le chauffeur de taxi, père de quatre enfants. Qu’est-ce qu’on aurait pu faire. On aurait dû aller donner un coup de main...»

En toute fin de témoignage, c’est le juge François Huot qui reviendra sur la question des remords, pour dire au survivant qu’à son avis, ils sont injustifiés. «Toute et chacune des personnes présentes dans cette salle d’audience auraient fait exactement la même chose que vous, c’est ce qu’on appelle l’instinct de survie, lui a rappelé le juge Huot. Les gestes de M. Soufiane sont exceptionnels, c’est pour ça qu’on appelle ces personnes des héros. Ça ne fait pas en sorte que nous ayons quelque chose à nous reprocher.»

Saïd El-Amari a été atteint par deux balles de 9 mm tirées par Alexandre Bissonnette; à l’abdomen et au genou. Il a été dans le coma durant un mois et a fait une grave réaction allergique aux médicaments.

Lorsqu’il est retourné à la Grande Mosquée, Said El-Amari entendait encore les coups de feu. Il a perdu la quiétude qu’il venait justement chercher dans le lieu de culte.

Même si, après le 11 septembre 2011, M. El-Amari avait entendu des commentaires islamophobes dans son taxi, jamais il n’aurait crû qu’un tel acte terroriste puisse survenir au Québec. Il se demande s’il n’est pas temps de lancer une vraie discussion sur le genre de société souhaitée par les Québécois. «Est-ce qu’on est obligés à chaque jour de mener un combat pour exercer nos droits, déjà garantis par la Charte, comme celui d’exercer notre religion?» demande M. El-Amari.

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PLUS RIEN DE PAREIL

«Plus rien ne sera plus jamais pareil. JAMAIS PAREIL!»

Hakim Chambaz, 55 ans, avait besoin de lettres majuscules pour crier son désarroi au tribunal. 

Celui qui vit et travaille au Québec depuis un quart de siècle, d’abord comme chercheur puis comme analyste informatique, a échappé par miracle aux 48 tirs d’Alexandre Bissonnette.

Caché derrière une colonne, il a réussi à attraper par le bras une fillette prise dans la ligne de tir et ainsi la mettre à l’abri. Il a vu le meurtrier abattre froidement quatre de ses amis, des hommes souriants, aimables, généreux, avec qui il jouait au soccer les samedis.

Les terribles images du carnage vont le hanter à vie, dit-il. Son cœur saigne lorsqu’il pense aux six veuves, aux 17 orphelins et à la dizaine de blessés qui souffrent depuis 15 mois.

Hakim Chambaz a lu sa lettre au juge Huot pendant seulement quelques minutes. Même s’il avait passé la journée à parler, jamais il n’y aurait eu assez de mot, assure-t-il, pour décrire l’immense néant qui a envahi sa vie. «Tout est à reconstruire et pour cela, nous comptons beaucoup sur vous, monsieur le juge. Que justice soit faite afin que ça puisse apaiser — un tant soit peu — notre profonde et intense douleur.»

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LA FIN DE LA ROUTE DU BARBIER

Mohamed Khabar ne pourra plus jamais accueillir des clients dans son salon de barbier. Les balles tirées dans sa jambe et son pied l’ont forcé à abandonner son métier.

Le barbier s’avance en boîtant jusqu’à la boîte des témoins. 

Lorsque les balles se sont mises à pleuvoir dans la salle de prière, Mohamed Khabar n’a jamais réussi à se mettre à l’abri.

Alors qu’il tentait de suivre Azzedine Soufiane dans sa charge contre Alexandre Bissonnette, M. Khabar a reçu deux projectiles. Il a tout de suite pensé à son fils nouveau-né. «Il avait seulement deux mois, qui va veiller sur lui si je meurs?»

Après dix jours d’hospitalisation, le barbier a pu retourner chez lui. Une infirmière l’a visité quelques fois par semaine durant sept mois pour soigner ses blessures.

La fin de sa carrière de barbier n’est pas le seul changement dans la vie de Mohamed Khabar. «Je ne suis plus le même mari, je ne suis plus le même homme, je ne suis plus la même personne. Il y a quelqu’un qui m’a terrorisé, a-t-il témoigné. Et je doute de redevenir la même personne après la condamnation.»