Le palais de justice de La Malbaie
Le palais de justice de La Malbaie

Délit de fuite mortel dans Charlevoix: le cauchemar quotidien d'une mère

«Mon fils est mort, je le sais, mais je l’attends toujours. Et à chaque jour, je me réveille en réalisant dans quel cauchemar je suis.»

Anne-Sophie Dubois, 48 ans, s’est fait enlever son garçon Samuel Larouche, 14 ans, fauché par une chauffarde qui ne s’est jamais arrêtée en mai 2019 à Saint-Urbain, dans Charlevoix.

Cette femme, Lison Asselin, 41 ans, de Baie-Saint-Paul, a plaidé coupable mercredi au délit de fuite causant la mort du garçon. Elle a écopé d’une peine de trois ans de pénitencier, soit à peu près la peine maximale imposée par les tribunaux pour l’infraction de délit de fuite mortel, dans des circonstances similaires. Les peines pour des infractions de conduite avec les capacités affaiblies ayant causé la mort sont, elles, beaucoup plus élevées.

Lison Asselin, employée d’une auberge, admet qu’elle a bu le soir de l’accident. Mais rien dans la preuve ne permet de démontrer hors de tout doute qu’elle avait les capacités affaiblies par l’alcool lorsqu’elle a percuté Samuel. En plaidant coupable, la conductrice reconnaît qu’elle ne s’est pas arrêtée pour prêter assistance alors qu’elle savait qu’elle avait frappé quelqu’un.

Le vieux palais de justice de La Malbaie a des allures théâtrales, avec ses plafonds ouvragés, ses grands rideaux et ses petites balances gravées dans la céramique du plancher.

Le drame vécu depuis sept mois par la famille et les amis de Samuel Larouche n’a rien de fictif. Il n’est que douleur, rage, insomnie, dépression.

Anne-Sophie Dubois s’est levée de sa place pour venir dire à l’accusée, détenue depuis son arrestation, à quel point elle a détruit toute une famille. «La mort de Samuel a laissé un trou immense dans nos vies et dans la communauté de Saint-Urbain, témoigne Mme Dubois, d’une voix enrouée. Je ne suis plus moi, je vis dans une sorte de dimension parallèle.»

La sœur de Samuel, Stéphanie, 19 ans, a aussi voulu parler, pour défendre son frère avec ses mots, disait-elle. «Pourquoi n’a-t-elle pas fait son devoir de citoyenne, pourquoi ne s’est-elle pas arrêtée?» demande Stéphanie, pendant que tous les spectateurs tentent de retenir leurs larmes.

Lison Asselin va garder le même air indifférent durant tous les témoignages. Lorsque le juge Mario Tremblay de la Cour du Québec lui demande si elle a quelque chose à dire, elle répond simplement «non».

Le père et le frère sur les lieux

Le 23 mai 2019, vers 21h30, Samuel Larouche rentre d’une soirée passée à la Maison des jeunes de Saint-Urbain, un paisible village près de Baie-Saint-Paul. Il roule lentement sur son vélo, précédant de quelques mètres ses deux amis Christopher et Alexis qui marchent sur le trottoir de la route principale.

Alexis entend un véhicule arriver et suggère à Samuel de venir rouler sur le trottoir.

Samuel n’aura jamais le temps de rejoindre ses amis. La Ford Focus conduite par Lison Asselin dévie un peu de sa trajectoire et frappe le vélo de Samuel. L’adolescent rebondit sur le pare-brise de la voiture puis est projeté dans les airs jusque sur le parterre d’une maison. Alexis se précipite à son chevet tandis que Christopher court chez lui demander à sa mère d’appeler les secours. La voiture poursuit son chemin.

Un des deux grands frères de Samuel, Mathieu, 22 ans, est ambulancier. En congé à Baie-Saint-Paul ce soir-là, il reçoit un appel pour lui demander de rentrer au travail. En entendant la description de la jeune victime, il a un mauvais pressentiment.

Lorsqu’il arrive à Saint-Urbain, il trouve son père, Martin Larouche, effondré sur le bord de la route et voit son jeune frère inanimé, étendu sur le gazon mouillé.


« La mort de Samuel a laissé un trou immense dans nos vies et dans la communauté de Saint-Urbain. Je ne suis plus moi, je vis dans une sorte de dimension parallèle »
Anne-Sophie Dubois, dont le garçon a été fauché par une chauffarde en mai

Samuel Larouche a subi un très grave traumatisme crânien. Ses parents sauront rapidement que la mort cérébrale est inéluctable. L’adolescent est transféré en ambulance à l’Hôpital de l’Enfant-Jésus où il décède trois jours après l’accident. Le garçon a eu le temps de signer sa carte pour les dons d’organe, souligne fièrement sa grande sœur Stéphanie, secouée de sanglots.

La voiture de Lison Asselin a été découverte au matin du 24 mai, dissimulée dans une piste de ski de fond. La femme a été arrêtée quelques heures plus tard alors qu’elle se rendait travailler.

Le conjoint d’Asselin, Guillaume Dufour, sera arrêté et accusé d’entrave pour son rôle dans la dissimulation de l’auto. Son dossier revient à la cour en février.

Pour en arriver à proposer une peine de trois ans de pénitencier, le procureur de la Couronne Me Matthieu Rochette et l’avocate de la défense Me Sophie Dubé ont tenu compte de la gravité du crime, de l’antécédent judiciaire de conduite avec les capacités affaiblies de l’accusée en 2004 et des lourdes séquelles pour la famille, mais aussi du plaidoyer de culpabilité rapide.

Une fois soustraite la détention purgée depuis son arrestation, Lison Asselin aura un reliquat de peine de 24 mois et 20 jours à purger. Après sa peine de détention, Lison Asselin n’aura pas le droit de conduire pour une période de quatre ans.

La mère de Samuel songe à quitter la région pour ne plus avoir à croiser l’accusée. Mme Dubois est infirmière et ne peut s’imaginer avoir à prodiguer des soins à celle qui l’a privée de Samuel.

Au fer rouge

Le père habite toujours Charlevoix. Martin Larouche avait demandé au procureur de la Couronne de lire au tribunal une lettre qui décrit avec acuité toute sa détresse. 

Depuis la mort de son plus jeune fils, le père vit une douleur incommensurable, «comme un fer rouge qui nous brûle et nous meurtrit jour après jour, encore et toujours, et sans qu’on puisse absolument rien faire pour changer le cours des événements».

Un sac d’école, des enfants qui attendent l’autobus, d’autres qui sautent sur le trampoline; les rappels de Samuel sont millions et cruels, écrit le père. «Cette fracture dans nos vies cicatrisera, peut-être, je l’espère, mais ne disparaîtra jamais.»