Brandon Maurice est décédé le 16 novembre 2015 à la suite d’une poursuite policière à Messines.

Brandon Maurice: le coroner fera ses recommandations au plus tard au début 2019

« Grâce aux travaux qu’on a faits ensemble ici et qui n’ont pas toujours été faciles [...] je vais essayer de donner un sens à tout ça et on va essayer de se servir de ce dossier-là pour faire mieux. On doit toujours apprendre et on doit toujours s’améliorer. Il y a un paquet de bonnes recommandations qui peuvent être faites au niveau de la prévention, de la formation des policiers et du travail des policiers. »

C’est le message qu’a lancé le coroner en chef adjoint, Me Luc Malouin, au terme de l’enquête publique visant à faire la lumière sur la mort de Brandon Maurice, abattu 2015 par un policier de la Sûreté du Québec (SQ) à l’issue d’une poursuite policière survenue à Messines, en Haute-Gatineau.

La dernière journée d’audiences dans cette affaire s’est terminée jeudi au palais de Justice de Gatineau avec le contre-interrogatoire du témoin expert Martin Lechasseur, sergent spécialiste de la SQ et instructeur agréé à l’École nationale de police du Québec. Ce dernier soutient dans son rapport que les agents Frédéric Fortier et Dave Constantin ont bien fait leur travail dans les circonstances lors de l’opération policière qui s’est soldée par la mort de l’adolescent de 17 ans. La mère de Brandon Maurice, Dominique Bernier, a également pris la parole pour s’adresser au coroner et au public. Celle-ci a livré un vibrant témoignage.

Les parties impliquées dans le dossier doivent maintenant soumettre leur plaidoyer écrit à Me Malouin d’ici la fin octobre. Le coroner prévoit soumettre son rapport de recommandations d’ici la fin décembre ou au plus tard au début 2019.

Vers une meilleure formation ?

L’approche dite « dynamique » employée par les agents Fortier et Constantin lors de l’intervention fatidique du 16 novembre 2015 est revenue au cœur des débats, hier, lorsque le sergent Lechasseur a été contre-interrogé. Enseignée aux membres des groupes d’intervention tactique, cette approche n’est pas transmise aux patrouilleurs, ni par la SQ ni lors de leur formation policière régulière. 

Selon M. Lechasseur, les deux agents de la SQ ont dû préconiser cette approche dans la nuit du 16 novembre 2015 puisqu’il n’était plus possible pour eux d’opter pour la méthode tactique enseignée à l’École nationale de Québec. Le véhicule qu’il pourchassait était muni d’une plaque factice, les deux jeunes fuyards ne collaboraient pas, les policiers ignoraient les intentions des suspects et ne connaissaient pas le secteur, il faisait noir et les deux véhicules étaient immobilisés à une distance trop rapprochée. Ce sont là tous des facteurs qui ont motivé les agents à agir de la sorte, selon M. Lechasseur.


« Chaque vie humaine sauvée n’a pas de prix. »
Me Luc Malouin, coroner en chef adjoint

Me Malouin s’explique toutefois mal pourquoi MM. Fortier et Constantin ont voulu intervenir aussi rapidement lorsque la Toyota Corolla qu’il poursuivait s’est enlisée contre un obstacle dans le chemin boisé étroit et obscur où la poursuite s’est dirigée. C’est après s’être approché du véhicule des suspects et après avoir fracassé la fenêtre du conducteur que le policier Fortier s’est retrouvé traîné par l’automobile et qu’il a ouvert le feu mortellement sur Brandon Maurice.

« Quelle est l’urgence de mettre la vie en danger des patrouilleurs à faire une opération pour laquelle ils ne sont pas parfaitement formés ? », a demandé Mme Malouin, hier.

Le sergent Lechasseur a martelé que les deux patrouilleurs ont voulu saisir la « fenêtre » d’opportunité pour mettre fin à la poursuite dans les plus brefs délais.

« L’urgence, c’est d’appréhender le conducteur. [...] Si dans un autre cas, on avait trouvé quelqu’un de bâillonné dans la valise, on aurait dit “‘hey, ils ont fait une maudite belle job”’, mais ça n’a pas été ça. C’était vraiment juste deux jeunes qui se sauvaient avec la plaque du char de l’autre. Si on savait tout ça d’avance, je suis sûr que ça n’aurait pas fini de même. [...] Malheureusement, au moment où le policier prend la décision, et ça en une ou deux secondes, c’est ce qu’il a décidé de faire. Si étape par étape on fragmente chacune des décisions qu’ils ont prises et qu’on prend plusieurs minutes à plusieurs personnes pour y penser, l’intervention aurait été différente. Mais pour lui (Fortier), ça déboule et ça va vite », a raconté le sergent spécialiste.

L’avocat des deux policiers impliqués dans l’histoire a laissé entendre que des considérations monétaires pouvaient expliquer pourquoi les patrouilleurs ne reçoivent pas la formation de l’approche « dynamique ». Me André Fiset a souligné qu’il coûterait cher de former tous les agents de police avec cette technique.

« Chaque vie humaine sauvée n’a pas de prix. Jamais je n’accepterai, comme protecteur de la vie humaine, qu’on se retrouve dans une situation où des employés et des travailleurs risquent leur vie et risquent la vie d’autrui avec toutes les conséquences que ça a », a aussitôt rétorqué le coroner en chef adjoint.

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SOULAGEMENT POUR LA MÈRE DE BRANDON

La mère de Brandon Maurice, Dominique Bernier, se dit soulagée à l’issue de l’enquête publique portant sur les causes et circonstances ayant mené à la mort de son fils.

La mère de Brandon Maurice, Dominique Bernier

Quelques minutes après la fin des audiences, jeudi, Mme Bernier a confié aux médias qu’elle comptait maintenant « avancer » et qu’elle garde espoir que la démarche d’enquête publique amorcée en avril dernier permettra d’éviter ce genre de drames à l’avenir. « C’est sûr que c’est un soulagement. On a eu beaucoup de réponses à beaucoup de nos questions, mais il va toujours rester des questions sans réponses. Au moins, ce qu’on a su nous permet d’avancer et va nous permettre d’entamer d’autres procédures et d’éviter d’autres décès. C’est notre point, on veut éviter qu’il y ait d’autres décès parce que nos enfants ne méritent pas de mourir ainsi », a-t-elle dit.

La mère de Brandon Maurice compte toujours entreprendre des poursuites judiciaires à l’endroit du policier Frédéric Fortier et du corps de police de la Sûreté du Québec. Rappelons qu’aucune accusation n’a été portée contre les agents Fortier et Dave Constantin qui ont mené l’intervention policière du 16 novembre 2015. Les deux patrouilleurs ont été blanchis à la suite de l’enquête indépendante effectuée par le Service de police de la Ville de Montréal.

« À partir de la semaine prochaine ou l’autre, on commence nos démarches pour entamer nos poursuites au civil. Si c’est possible encore, on va essayer de foncer même pour des plaintes au criminel », a affirmé Mme Bernier. « J’ai promis à mon gars dans son cercueil que j’étais pour aller jusqu’au bout et faire mon maximum et c’est encore ce qu’on planifie », a-t-elle ajouté.

Pression sur le BEI

Par ailleurs, le coroner en chef adjoint, Me Luc Malouin, a donné sa parole à Mme Bernier qu’il allait communiquer avec le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) afin que les représentants de familles endeuillées par la mort d’un proche impliqué dans ce genre d’incident puissent avoir le droit de voir la personne décédée au moment où ils le souhaitent.

Me Malouin a fait cette promesse à l’issue du témoignage émouvant de Mme Bernier, jeudi matin. Celle-ci a raconté publiquement dans le détail la journée du 16 novembre 2015 lorsqu’elle a appris la tragique nouvelle du décès de son fils. Quand elle a demandé à l’agente de police pour voir le corps de son garçon, on lui aurait refusé et proposé d’attendre la fin de l’autopsie et de l’enquête.

« Je vais communiquer avec le BEI pour m’assurer de la procédure avec les familles et pour ne plus jamais qu’une famille ne puisse pas voir son fils. J’en prends un engagement. Je veux m’assurer que dans ces cas-là, les familles ne soient pas mises de côté », a déclaré Mme Malouin.