Le tribunal a dû se pencher sur une poursuite de plus de deux millions de dollars ayant été déposée à l'été 2015 par deux soeurs nées dans les années 1970 contre la succession de leur père, Gérald Parisien, décédé à l'automne 2014.

1,7 M$ pour une enfance «toxique»

Les héritiers d'un père de famille de l'Outaouais décédé avant d'avoir subi son procès pour agression sexuelle devront verser plus de 1,7 million $ à ses filles, dont l'enfance dans un « milieu familial toxique » aura été marquée par d'innombrables sévices, tant sexuels que physiques et psychologiques.
Les détails rapportés dans une décision rendue la semaine dernière par la juge Suzanne Tessier de la Cour supérieure sont difficiles à lire. « Violences physiques, psychologiques et sexuelles, milieu familial toxique, cruauté et sévices ne sont pas que des mots, mais de l'horreur que les demanderesses allèguent avoir vécu durant leur enfance », souligne d'entrée de jeu la magistrate.
Le tribunal a dû se pencher sur une poursuite de plus de deux millions de dollars ayant été déposée à l'été 2015 par deux soeurs nées dans les années 1970 contre la succession de leur père, Gérald Parisien, décédé à l'automne 2014. Les héritiers du défunt sont ses frères et sa soeur, soit les oncles et la tante des poursuivantes.
Gérald Parisien avait été cité à procès sur huit chefs d'accusation à l'égard de la plus jeune des soeurs en octobre 2014, un mois avant son décès. Il avait admis « avoir agressé sa propre fille », lit-on dans la décision de la Cour supérieure.
Les témoignages des deux soeurs ont été jugés « tout à fait crédibles et sincères » par la juge Tessier. « Il n'y a aucun doute dans l'esprit du Tribunal qu'elles ont vécu dans un milieu familial toxique et violent, lit-on dans la décision. Malgré toutes ces années, elles se souviennent encore des paroles prononcées, des gestes commis à leur endroit, des souvenirs d'enfance baignés dans le sang et surtout, comment elles se sont senties. »
Le récit des soeurs fait état d'un père autoritaire et violent, tant envers elles qu'envers leur mère. Il en résulta entre autres un nez fracturé, des dents cassées et du sang qui coulait fréquemment. Le père les obligeait à exceller à l'école et les forçait à manger de grosses portions en moins de 15 minutes, sous peine de les gaver. L'une des soeurs a d'ailleurs été longuement hospitalisée en raison du gavage subi. À cela s'ajoutaient divers attouchements et des « tentatives de pénétration ».
« Coups de pieds et coups de poings étaient administrés, au moins une fois par semaine, parfois deux, lit-on dans le résumé du témoignage de l'une des filles. Leur correction était entre autres d'être agenouillées à l'intérieur sur les grilles du calorifère ou à l'extérieur sur des petites roches. »
Les héritiers, de leur côté, « sont très loyaux à l'égard de leur frère », note la juge. « Ils n'ignorent pas les faits, ils les nient. Il ne peuvent croire qu'il soit un homme violent, abusif ou un agresseur sexuel, même si la preuve est accablante, poursuit-elle. Les faits non contestés sont nombreux. Leur frère est arrêté pour violence conjugale. Les trois ont dû s'interposer pour l'arrêter de battre sa conjointe, leur frère est arrêté, détenu, accusé et cité à procès pour des accusations de natures sexuelles dans deux dossiers auprès de personnes vulnérables. Il y a admission d'avoir agressé sa propre fille [...]. Cela se nomme inceste. »
La juge Suzanne Tessier a donc accordé à la plus jeune des soeurs, invalide depuis 2006 en raison d'un état de stress post-traumatique, des dommages pécuniaires de 1,5 million $, de même que 100 000 $ en dommages moraux, 25 000 $ en dommages exemplaires et 35 000 $ pour le coût de ses traitements et thérapies. La plus vieille obtient pour sa part un total de 60 000 $ en dommages moraux et exemplaires.
La valeur nette de la succession étant d'environ 705 000 $, les soeurs devront probablement se contenter de moins que ce qui leur a été consenti, a fait savoir leur avocat, Me Stéphane Tremblay. Une requête avait été faite pour que les héritiers doivent puiser dans leur patrimoine personnel pour payer les dettes de la succession, mais la juge a déterminé qu'il n'y avait « pas lieu de faire droit » à cette demande.
Le défense a 30 jours, à partir du jugement rendu le 15 juin, pour déposer une demande d'appel.
Avoir enfin « été crues »
« Satisfaites » d'avoir obtenu de la cour un montant pour compenser l'enfance cauchemardesque que leur a fait vivre leur père, deux soeurs ayant grandi en Outaouais se réjouissent d'abord été avant tout d'avoir enfin « été crues ».
L'avocat des deux femmes, Me Stéphane Tremblay, a indiqué au Droit que ses clients sont « satisfaites » du montant totalisant 1,7 million $ qui leur a été accordé dans le dossier les opposant à la succession de leur père.
« La partie où c'est un peu plus mitigé, c'est ce qui concerne les condamnations personnelles contre les héritiers », souligne Me Tremblay, qui demandait à ce que les frères et la soeur de Gérald Parisien aient à piger dans leur patrimoine personnel pour payer les montants dépassant ce qui peut être obtenu à partir de la valeur nette de la succession, établie à 705 000 $.
La satisfaction des soeurs ayant subi de nombreux sévices dans leur enfance ne se résume toutefois pas à l'argent, note Me Tremblay.
« Elles étaient surtout satisfaites d'avoir été crues par quelqu'un en autorité, qu'il y ait enfin des conséquences aux gestes qui ont été posés par leur père, raconte l'avocat en évoquant des dénonciations antérieures n'ayant pas mené à de réelles actions. [...] Les sévices qu'elles ont vécus et les séquelles qu'elles ont conservées, qui seront là probablement pour le restant de leurs jours, il n'y a pas un montant d'argent qui va les effacer. Leur véritable satisfaction, c'est qu'elles ont été crues. »
L'avocat des soeurs admet que ce dossier aura été « le plus difficile » jusqu'à présent dans sa carrière. « J'ai fait de la responsabilité médicale, j'ai fait des situations pas nécessairement faciles, avec des familles qui ont perdu un être cher et où c'est très émotif, mais ce dossier-là a été difficile », a mentionné Me Tremblay.